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Des données à la décision
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pourquoi le Liban a-t-il besoin de l’intelligence économique ?

by Jamile youssef

La souffrance et la misère du peuple libanais semblent relever d’une histoire sans fin. La dernière collecte de données a eu lieu le 28 février 2026, le jour de l’attaque « préventive » qui a opposé les agresseurs israéliens et américains à des théocrates idéologiques iraniens dans des actes de guerre réciproques que le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, a immédiatement et fermement condamnés comme des violations de l’article 2 de la Charte des Nations Unies commises par les trois parties du conflit.

Cependant, en dépit de tous les discours et d’une meilleure connaissance de la situation, les missiles et les drones du Hezbollah, puis très vite les arsenaux bien plus destructeurs de l’armée israélienne, ont commencé à être déployés depuis le Liban et contre lui. Dès lors, à la date du 1er mars, le seul résultat véritablement prévisible était un bilan humain effroyable parmi les civils ainsi qu’une destruction économique massive du côté libanais, sans aucune proportion avec la responsabilité des instigateurs arabes de cette « riposte ».

Encore une fois. Puis, encore une fois. Et encore une fois, les habitants du Liban, dans toute leur diversité, ne subiront pas seulement des douleurs immédiates impossibles à mesurer, mais verront aussi la croissance économique reculer, tandis que les craintes légitimes des investisseurs paralyseront tout projet de développement porté par un nouveau gouvernement libanais accablé. Si, selon l’estimation éclairée des rédacteurs d’Executive, un cercle vertueux de croissance réelle et durable exigeait x, y et z, c’est-à-dire x années, y réformes systémiques et innovations attendues depuis trop longtemps, ainsi que 80 à 100 millions de dollars de dépenses d’investissement, alors la première variable est désormais passée à x+1 années, voire davantage, et les dépenses d’investissement à 90 à 120 millions de dollars.

Cependant, au moment d’évoquer cette nouvelle dégradation des perspectives locales, il ne faut pas oublier que l’instabilité régionale et les agressions délibérées ne constituent pas les seules causes du malaise chronique du pays. Une faiblesse structurelle particulière, parmi une multitude de dysfonctionnements systémiques, se trouve au cœur de la crise économique et de l’effondrement financier libanais : l’absence d’une intelligence économique institutionnalisée capable d’orienter la prise de décision. C’est sur cette faiblesse que se concentre cette analyse, car elle est peut-être le seul élément, dans le chaos des désastres actuels, que les Libanais puissent encore atténuer et combattre.

Pendant des décennies, le Liban a fonctionné sans cadre systématique lui permettant d’anticiper les risques économiques, de simuler les effets des politiques publiques ou encore d’aligner les politiques budgétaires, monétaires et sectorielles. Il faut d’emblée corriger une idée fausse largement répandue parmi les acteurs locaux : cette faiblesse structurelle ne résulte pas d’une absence totale de collecte et d’analyse de données. La Banque du Liban (BDL), banque centrale du pays, continue de publier des indicateurs monétaires et financiers, même si certaines composantes n’ont plus été actualisées ces dernières années. Les ministères des Finances et de l’Économie ont eux aussi publié des rapports et des statistiques, mais ces publications ont disparu ces dernières années. Quant à l’Administration centrale de la statistique, elle a maintenu une publication mensuelle de l’indice des prix à la consommation, publication qui n’était trimestrielle qu’avant 2007, alors que d’autres ensembles de données essentiels n’ont pas été mis à jour avec la même régularité.

Le problème n’est donc pas l’absence totale de données, mais l’irrégularité des cycles de publication, ainsi que le manque de cohérence et de continuité entre les institutions. Par conséquent, les décisions ont souvent été prises dans l’urgence, sans évaluer les arbitrages économiques plus larges ni les conséquences à long terme.

Dans le cas libanais, les données alimentent la réflexion intellectuelle, les arguments, les débats et les feuilles de route, et la feuille de route économique d’Executive en constitue d’ailleurs une preuve, de même que d’autres documents de conseil et études de la société civile. Mais la leçon locale est limpide : elles n’orientent pas les décisions. Ce qui manque, ce n’est pas l’expertise technique, mais un système institutionnel reliant de manière structurée les données, l’analyse et la politique publique. Or, l’intelligence économique est précisément ce système. Elle désigne la capacité à transformer les données en analyses, les analyses en scénarios et les scénarios en choix publics éclairés.

Qu’est-ce que l’intelligence économique ?

La décision prise par le gouvernement à la mi-février de cette année d’augmenter les salaires du secteur public et de financer cette hausse par un relèvement des prix du carburant et de la taxe sur la valeur ajoutée illustre une décision budgétaire prise sous pression et affectant l’ensemble du système économique. De telles mesures influencent l’inflation, le pouvoir d’achat des ménages et les coûts des entreprises. Ces décisions ne peuvent donc pas être traitées comme de simples ajustements budgétaires isolés. Elles exigent, au contraire, une évaluation rigoureuse des risques, des résultats attendus et des arbitrages avant leur mise en œuvre. Cette capacité structurée à anticiper les impacts et à aligner la politique publique sur les conditions économiques définit précisément l’intelligence économique.

L’intelligence économique constitue une fonction essentielle de la gouvernance moderne. Elle renforce la résilience économique et permet une prise de décision éclairée, en particulier dans les périodes d’incertitude. Même si le terme est rarement employé au Liban, le concept se trouve au cœur de la manière dont les États efficaces pilotent leur économie.

Les données, à elles seules, ne produisent pas de clarté. Les statistiques décrivent ce qui se passe, mais elles n’expliquent ni pourquoi cela se produit, ni comment les variables interagissent, ni quelles peuvent être les conséquences d’un changement de politique. L’inflation, par exemple, ne peut être ni analysée ni comprise isolément. Une hausse des prix peut résulter d’une dépréciation monétaire, de pénuries d’approvisionnement, de la politique monétaire, d’une expansion budgétaire ou encore de chocs mondiaux sur les matières premières. En l’absence d’un cadre permettant de cartographier ces relations, les décideurs travaillent avec des données fragmentées plutôt qu’avec un système interdépendant. À sa base, l’intelligence économique consiste en une collecte et une analyse systématiques de l’information économique au service des politiques publiques. Elle suppose d’observer les variables sur plusieurs mois et plusieurs années afin de permettre aux responsables publics d’identifier les tendances et les cycles.

Au-delà des données, l’intelligence économique exige également des capacités techniques et institutionnelles. Les gouvernements doivent être en mesure de construire et d’interpréter des modèles économiques. Ces modèles sont des outils d’analyse qui simulent la manière dont les variables clés interagissent et comment les interventions publiques peuvent influer sur les résultats. Ils établissent des relations entre différentes variables et permettent aux autorités de tester des scénarios alternatifs avant la mise en œuvre des réformes.

Cependant, cela ne suffit pas. Les instituts statistiques, les ministères des Finances, les banques centrales et les entités de planification doivent se coordonner afin d’opérer au sein d’un système intégré où l’analyse alimente directement la prise de décision publique. Des entités transnationales telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation de coopération et de développement économiques, ainsi que des gouvernements de pays développés et en développement à travers le monde, s’appuient généralement soit sur des ministères et des banques centrales dotés de larges capacités, soit sur des conseils économiques indépendants, pour mobiliser des cadres structurés de modélisation destinés à produire des prévisions et des analyses macroéconomiques. Ces exercices ne se limitent pas aux rapports statistiques, mais évaluent aussi les situations en cours et les scénarios défavorables, quantifient les risques et aident les décideurs à comprendre les conséquences de différents choix de politique publique.

Comment se construisent les modèles économiques ?

Les modèles économiques peuvent sembler complexes ou très techniques. En réalité, ils sont construits selon une séquence logique et structurée. Le processus commence par des données fiables. Les gouvernements et les institutions recueillent des informations telles que le revenu national, l’inflation, l’emploi, les finances publiques, les flux commerciaux, les taux d’intérêt et les performances sectorielles. Toutefois, les données brutes, à elles seules, restent descriptives et insuffisantes. Elles indiquent ce qui se passe, mais non pourquoi cela ne se produit ni ce qui pourrait advenir ensuite. L’étape suivante consiste donc à poser les bonnes questions sur l’interaction entre les variables les plus déterminantes. Par exemple, comment l’inflation réagit-elle aux variations du taux de change national, comment des changements fiscaux peuvent-ils influencer les recettes, le comportement d’investissement et les effets distributifs, ou encore comment les prix de l’énergie affecteront-ils les coûts de production selon les secteurs ?

Ces relations ne sont pas supposées d’avance, car elles sont estimées à partir des tendances historiques et de l’analyse empirique. Ensuite, les modèles intègrent des hypothèses. Celles-ci reflètent les tendances attendues en matière de croissance, de politique budgétaire, de conditions monétaires, d’évolutions démographiques, ainsi que de facteurs externes tels que les prix mondiaux des matières premières. Les hypothèses déterminent d’ailleurs souvent l’orientation des projections.

Une fois les relations et les hypothèses définies, les modèles génèrent des scénarios. Ces scénarios peuvent refléter les politiques actuelles et les tendances attendues. Ils peuvent aussi prévoir un ajustement budgétaire, une réforme économique ou un choc externe. En comparant ces résultats, les décideurs peuvent évaluer les conséquences potentielles avant de prendre et de mettre en œuvre leurs décisions. Les résultats de la modélisation économique doivent ensuite être interprétés à la lumière des contextes institutionnels, politiques et sociaux.

L’intelligence économique fait ainsi passer l’action publique d’une logique de réaction à une logique de planification. La différence ne réside pas dans la quantité de données disponibles, mais dans la capacité à les utiliser de manière structurée. Les modèles économiques sont des outils qui aident les gouvernements à projeter les déficits futurs et à évaluer, par exemple, si la dette publique devient insoutenable ou comment des chocs peuvent affecter différents secteurs. Leur efficacité dépend toutefois de la capacité des institutions à interpréter les résultats et à intégrer leurs enseignements à la prise de décision publique.

Les grandes leçons de l’intelligence économique

L’intelligence économique n’est pas l’apanage des économies avancées. De nombreux pays ayant connu une transformation structurelle partagent un même trait institutionnel : ils ont bâti des systèmes leur permettant d’anticiper les évolutions économiques au lieu d’y répondre seulement après les crises. Leur réussite ne tient pas à une quantité plus importante de données, mais à leur capacité à organiser ces données au sein de mécanismes structurés de prévision, de planification coordonnée et de décision fondée sur des scénarios.

Le Japon est largement considéré comme l’un des systèmes d’intelligence économique les plus avancés et les plus cohérents au monde. Le ministère du Commerce international et de l’Industrie a joué un rôle central dans l’élaboration de la stratégie économique japonaise en alignant la politique commerciale, le développement technologique et la planification macroéconomique. Les données sectorielles, les performances à l’exportation et les tendances des marchés mondiaux étaient évaluées en continu afin d’orienter les choix économiques stratégiques. L’intelligence économique était intégrée dans l’ensemble des institutions : les agences gouvernementales recueillaient et analysaient les indicateurs macroéconomiques, les entreprises apportaient des informations de marché en temps réel et les instituts de recherche soutenaient les méthodes de prévision. Cette coordination institutionnelle a créé un environnement dans lequel les décisions publiques étaient guidées par une analyse prospective plutôt que par des ajustements réactifs.

Les Émirats arabes unis offrent un modèle différent, mais tout aussi éclairant. Conscients du risque d’une dépendance durable au pétrole, les Émirats ont intégré la planification par scénarios et la soutenabilité budgétaire dans leurs stratégies nationales de développement. La diversification vers la logistique, l’aviation, le tourisme, les services financiers et les énergies renouvelables n’est pas apparue spontanément, car elle a été guidée par des évaluations structurées des flux commerciaux mondiaux, des évolutions démographiques, des projections budgétaires et de la volatilité des prix de l’énergie. Les recettes pétrolières ont été traitées comme des variables incertaines dans des scénarios macro-budgétaires, et non comme des garanties permanentes de croissance. Dans ce contexte, l’intelligence économique est devenue un véritable mécanisme de gestion des risques. En modélisant les fluctuations des recettes et les pressions sur les dépenses, les autorités ont aligné les décisions d’investissement sur la résilience de long terme plutôt que sur une logique d’expansion immédiate.

L’Arabie saoudite offre un autre exemple d’intelligence économique à travers son programme Vision 2030, lancé en 2016 comme stratégie nationale de transformation visant à réduire la dépendance aux recettes pétrolières et à développer les secteurs non pétroliers. Vision 2030 s’accompagne de programmes de réforme détaillés axés sur la soutenabilité budgétaire, la restructuration des subventions, la réforme du marché du travail et le développement du secteur privé. Dans ce cadre, les capacités de modélisation économique se sont renforcées à travers les ministères et les institutions publiques. Des analyses de soutenabilité budgétaire, des simulations de réforme des prix de l’énergie et des projections du marché du travail ont servi à guider le calendrier et l’enchaînement des réformes. Ainsi, l’intelligence économique est devenue centrale dans la gestion de la transition d’une dépendance aux hydrocarbures vers une base économique diversifiée.

Dans chacun de ces cas, l’intelligence économique n’a pas supprimé l’incertitude. Le Japon a connu des bulles financières et un ralentissement économique. Les Émirats arabes unis ont traversé des effondrements des prix du pétrole et ont été fortement affectés par des chocs externes, en particulier le choc financier mondial qui s’est traduit à Dubaï par la Grande Récession de 2007 à 2009, ainsi que par le choc de guerre qui vient de se déchaîner dans la région. L’Arabie saoudite, quant à elle, continue de faire face à une forte volatilité externe.

Ce qui distingue les pays dotés de capacités d’intelligence économique, ce n’est pas une immunité face aux chocs, mais l’existence de mécanismes institutionnels conçus pour les anticiper, les modéliser et les absorber. L’intelligence économique réduit l’aveuglement stratégique, car elle permet aux gouvernements d’examiner les arbitrages avant que les crises ne s’aggravent, de tester les trajectoires de réforme avant leur mise en œuvre et de relier les ambitions de long terme à des contraintes économiques mesurables. En dehors de la dernière flambée d’incertitude mondiale et régionale provoquée par l’escalade d’une guerre sanglante, économiquement destructrice et inutile au regard de toute évaluation rationnelle, l’expérience des pays arabes les plus avancés au cours des trois ou quatre dernières décennies montre comment l’intelligence économique peut façonner une stratégie de développement. La question est donc simple : où en est aujourd’hui le Liban ?

Où se situe le Liban aujourd’hui ?

Le paysage économique libanais se caractérise par un niveau élevé d’informalité, une ingérence politique persistante et des chocs externes et internes récurrents, allant de l’effondrement financier à l’instabilité régionale et intérieure. Ces conditions compliquent l’élaboration des politiques publiques et rendent difficile toute gouvernance anticipatrice. Une part importante du travail et de l’activité économique fonctionne en dehors du cadre réglementaire formel. Lorsque de vastes segments de l’économie ne sont ni enregistrés ni correctement déclarés, l’information ainsi que les tableaux statistiques deviennent incomplets. Dès lors, les fondements de la modélisation et de la prévision s’en trouvent fragilisés, puisqu’ils reposent sur des données fiables et exhaustives.

Dans différents ministères et institutions publiques, des indicateurs clés sont publiés, notamment le produit intérieur brut, l’indice des prix à la consommation, les bilans de la BDL et les statistiques sur la masse monétaire. Toutefois, les méthodologies statistiques ne sont pas toujours cohérentes, les rapports ne sont pas publiés régulièrement et les mises à jour peuvent être retardées. Des ensembles de données essentiels, tels que les comptes nationaux, les statistiques sur le travail, le logement et l’éducation, ainsi que les indicateurs sectoriels, sont souvent publiés avec des délais qui réduisent leur utilité pour la planification et la prévision en temps réel. Le Liban ne manque ni de données, ni d’expertise, mais il peut manquer de continuité dans certaines séries statistiques.

Le pays dispose pourtant d’économistes compétents, de chercheurs et de professionnels qualifiés au sein des universités, des institutions publiques et des organisations internationales. Ce qui manque, c’est l’institutionnalisation. Les données peuvent nourrir les discussions et les débats, mais elles n’orientent pas de manière constante les décisions. L’intelligence économique n’est pas organisée comme un système étatique reliant systématiquement la collecte de données, la modélisation analytique et la prise de décision publique. Ni dans les institutions publiques et l’administration, ni dans les organisations privées ou civiles indépendantes, il n’existe de cadre permanent de modélisation macro-budgétaire produisant régulièrement des projections ainsi que des scénarios de réforme ou de choc capables d’orienter la planification à moyen et à long terme.

L’effondrement financier a aggravé ces lacunes structurelles et renforcé le recours à des « solutions » à courte vue. De multiples taux de change sont apparus, les subventions ont été réduites brutalement et sans coordination, et des mesures budgétaires ont été introduites séparément, sans plan clair. Cela reflète non seulement des pressions politiques, mais aussi l’absence d’un mécanisme intégré permettant d’évaluer les arbitrages économiques avant l’adoption des politiques. Les décisions cruciales, lorsqu’elles n’étaient pas repoussées indéfiniment et de manière préjudiciable à cause de l’indécision politique ou d’influences corruptrices, étaient prises dans l’urgence, souvent pour répondre à des contraintes immédiates sans mesurer pleinement leurs conséquences plus larges.

La crise libanaise ne peut donc pas être expliquée uniquement par des choix politiques erronés. Elle révèle aussi un déficit structurel plus profond : l’intelligence économique n’a pas été institutionnalisée dans le passé, et elle demeure aujourd’hui absente comme fonction centrale de la gouvernance. Sans systèmes de données intégrés, sans capacité de modélisation cohérente et sans liens structurés entre l’analyse et la politique publique, la réforme devient fragmentée et enfermée dans le court terme. Or, lorsque la réforme est de court terme et non coordonnée, l’instabilité tend à s’aggraver au lieu de s’atténuer.

La réforme institutionnelle

L’effondrement économique du Liban n’est pas seulement le résultat de choix de politique publique inadéquats ou de chocs externes. Il est aussi le produit d’une faiblesse institutionnelle plus profonde, de la corruption et de l’absence d’un système coordonné capable de transformer les données en planification d’avenir. Sans statistiques intégrées, sans cadres cohérents de modélisation et sans liens structurés entre l’analyse et l’élaboration des politiques publiques, les réformes sont mal conduites, réactives et enfermées dans le court terme.

La sortie de cette misère commence par l’intégration de l’intelligence économique parmi les fonctions essentielles de l’État. Cela passe d’abord par l’amélioration du système national de données. Le Liban a besoin de méthodes statistiques harmonisées entre les ministères et les institutions publiques, de publications régulières et prévisibles des données, ainsi que d’une meilleure intégration numérique des registres administratifs, notamment les données fiscales et douanières, les informations de sécurité sociale et les rapports sectoriels. La production de données ne doit pas dépendre de projets temporaires ni de financements extérieurs. Elle doit, au contraire, reposer sur des mandats institutionnels clairs, des structures stables et des ressources adéquates. Renforcer l’indépendance et la capacité technique du système statistique national est indispensable afin de restaurer la crédibilité et de rebâtir la confiance dans l’élaboration des politiques économiques.

Mais la seule réforme des données ne suffit pas. L’intelligence économique exige également la mise en place, au sein du secteur public, d’une capacité permanente de modélisation macro-budgétaire. Celle-ci doit produire régulièrement des projections, des scénarios de réforme et des simulations de choc afin d’orienter la planification à moyen et à long terme. Les propositions budgétaires, les ajustements fiscaux et salariaux dans le secteur public, les réformes des subventions et les stratégies d’investissement public devraient être évalués à l’aune de projections économiques transparentes avant d’être adoptés puis mis en œuvre. Des mécanismes de coordination institutionnelle doivent garantir que l’analyse éclaire les décisions de manière systématique et non de façon incohérente.

Des systèmes de données plus solides et une modélisation plus rigoureuse amélioreraient la planification budgétaire, réduiraient l’incertitude et renforceraient la crédibilité des politiques publiques. Ils consolideraient également la position de négociation du Liban avec ses partenaires internationaux en fondant les discussions sur des projections cohérentes et transparentes, tout en encourageant les investissements nationaux et étrangers. L’intelligence économique n’est ni un concept abstrait, ni un instrument capable d’éliminer l’incertitude ou de garantir la stabilité. En revanche, elle réduit le risque, améliore l’enchaînement des réformes et renforce la redevabilité. À l’inverse, ne pas institutionnaliser l’intelligence économique revient à garantir une forme de stupidité économique et ne peut qu’indiquer que la fabrication de la misère du peuple libanais n’est pas seulement un instrument étranger d’agression violente et d’oppression, mais aussi une méthode locale.