La guerre qui a éclaté le 28 février n’était ni la nôtre à déclencher ni à mettre fin. Ce qu’il reste à la population, en revanche, c’est d’en régler la facture écrasante. Devenue victime des jeux de puissance extérieurs et des défaillances du système mondial, la société libanaise supporte aujourd’hui les coûts irrécupérables de conflits à répétition.
Cette guerre n’a pas non plus éclaté dans un vide géopolitique. Les alliances mondiales se fissurent et le droit international perd de sa force à mesure qu’il est négligé ou détourné, laissant ainsi les petits États vulnérables absorber les répercussions de crises qu’ils n’ont nullement contribué à façonner. Le monde a enregistré davantage de conflits violents en 2025 qu’au cours de toute autre année depuis 1946, dont une grande partie s’est déroulée dans des régions qui, comme la nôtre, portent déjà les cicatrices de guerres passées.
Alors que le commerce pétrolier était secoué par les turbulences dans le détroit d’Ormuz, le FMI a réduit de quatre cinquièmes ses prévisions de croissance pour la région. À Beyrouth, les coûts de transport ont augmenté d’un quart en quelques semaines et ceux de l’énergie d’un cinquième. Des terres agricoles ont été frappées tandis que des pompes à eau et des installations de pompage solaire ont été détruites. Les agriculteurs, les travailleurs du secteur de l’hôtellerie et les ménages absorbent aujourd’hui ces coûts, tandis que des enfants qui ne sont pas encore nés devront, eux aussi, rembourser cette dette.
Il existe toutefois une autre dimension de notre malheur, celle que nous avons nous-mêmes provoquée et dont nous devons, par conséquent, assumer la responsabilité. L’État a emprunté, mal géré les ressources publiques et détourné des fonds. Pourtant, le projet de loi sur la résolution bancaire actuellement soumis au Parlement répartirait les conséquences de cet effondrement sur les déposants pendant vingt ans, tandis que ceux qui l’ont orchestré pourraient s’en sortir sans en assumer le coût. Or, des actifs publics existent. Il convient donc de les placer sous une gestion transparente et d’utiliser les revenus qu’ils génèrent pour rembourser les citoyens dont l’épargne a été confisquée. En faisant le choix de la justice budgétaire, nous pouvons reprendre en main l’avenir qu’il nous reste encore à décider.
Nous nous trouvons pourtant face à un État qui semble incapable de faire ses comptes. Les ministères ne fournissent aucun élément étayant leurs projections budgétaires et les estimations divergent de plusieurs milliards. Un État incapable de compter est un État incapable de gouverner. Il faut donc agir avec détermination et réformer les logiques contre-productives de fiefs qui structurent notre système, de crainte que des politiques clivantes ne ravivent des fractures bien plus profondes et bien plus anciennes.
Reste toutefois la part la plus lourde du fardeau libanais. Celle où des dégâts d’une ampleur difficilement concevable continuent de s’accumuler, tandis que le PIB s’achemine vers une nouvelle année de contraction. Cette dimension de notre malheur, bien que nous n’en soyons pas responsables, est immense et impossible à supporter. Elle est le fruit de destructions subies cycle après cycle, sans que les pertes n’aient jamais été recensées dans leur ensemble afin de fonder une demande de réparation. Les dommages doivent être mesurés, évalués financièrement et réparés conformément au droit international.
Le Liban n’est pas seul à faire face à ce mal systémique que l’on qualifie de « recul démocratique ». Le rapport 2026 d’International IDEA constate que l’État de droit constitue le pilier de la gouvernance le plus faible et celui qui se détériore le plus rapidement à l’échelle mondiale. Il établit également qu’une société civile responsable et soumise à des mécanismes de reddition de comptes réduit de manière mesurable le risque de conflit associé à l’érosion démocratique.
Il faut donc organiser les réformes monétaires selon un ordre cohérent. Il convient d’allouer des dépenses d’investissement réalistes à l’électricité, aux ports et à la logistique. Il faut également institutionnaliser l’intelligence économique et en publier les analyses. Enfin, le Liban doit attirer avec discernement les capitaux et les technologies qui redessinent actuellement la région.
Surtout, il faut se rappeler que la reddition de comptes commence chez nous, les Libanais.
