Les infrastructures ne se résument plus à l’acier et au béton. Elles relèvent de plus en plus du calcul et de la connectivité. Au-delà du transport des personnes et des marchandises, elles doivent désormais transporter l’intelligence. C’est justement à cette échelle qu’intervient le Partenariat public-privé (PPP), à travers des modalités conçues pour déployer de telles infrastructures massivement.
Le danger n’est pas que l’IA prenne le contrôle du monde, même si cela devait arriver, car nous, au Liban, serions incapables de l’en empêcher. Le danger, en revanche, est de ne pas construire l’infrastructure adéquate au développement de notre économie, ou de bâtir une infrastructure du XXIe siècle sur des architectures centralisées du XXe siècle, trop fragiles et trop dépendantes pour survivre à des pannes de serveurs pourtant minimes.
Un plan national
Hélas, aujourd’hui, nos responsables politiques et nos décideurs manquent de la sophistication et des connaissances nécessaires pour tracer, pour notre pays, une voie qui garantisse à la population de tirer un bénéfice réel de la richesse créée par l’économie de l’IA. Il faut donc, d’urgence, élaborer une vision socio-économique nationale intégrant l’IA et la haute technologie dès le départ, non pas comme un ajout tardif, mais comme un choix de conception.
Le déploiement de l’intelligence artificielle au Liban pourrait constituer l’une des études de cas les plus convaincantes en matière de saut technologique et de renouveau national, à l’image de la manière dont les PPP des technologies cellulaires, sous forme d’opérations Build-Operate-Transfer (BOT), elles-mêmes une déclinaison des PPP, ont permis au Liban, au début des années 1990, de devenir l’un des pays au monde affichant l’un des taux de pénétration de la téléphonie mobile les plus élevés. Or, dans un pays confronté à de profonds défis structurels, le Liban se retrouve une nouvelle fois à un moment charnière, car les technologies d’IA n’offrent pas une simple amélioration graduelle, mais bien un potentiel de transformation systémique. L’initiative « 4 Lebanon », fondée sur les piliers People, Innovation, Processes et Infrastructure, propose un cadre de cette transformation. Pourtant, sa réussite dépend de notre capacité à anticiper les risques et à concevoir des stratégies d’atténuation solides. Surtout, l’ampleur et la complexité de ce chantier dépassent les capacités de l’État seul. Certes, des plateformes de gouvernance guidées par l’IA, soutenues par des investissements internationaux substantiels, notamment le projet d’accélération numérique de la Banque mondiale de 150 millions de dollars, approuvé pour le Liban dans le cadre d’un paquet économique et social de 350 millions de dollars en janvier 2026, peuvent contribuer à attirer le secteur privé, en particulier sous forme de PPP, où il apporte non seulement le savoir-faire, mais aussi le financement. En effet, mobiliser très tôt le secteur privé et ses capacités ferait, sans aucun doute, une différence majeure.
Le partenariat public-privé
Le PPP offre les mécanismes permettant au Liban de tirer parti d’investissements bilatéraux ou multilatéraux, avec le capital, l’expertise et l’efficacité opérationnelle indispensables à une transition numérique réussie.
Au départ, et tant que la technologie locale ne peut pas encore peser de manière déterminante, il n’est pas nécessaire de réinventer la roue. Il suffit de suivre l’exemple d’autres pays ayant développé et mis en œuvre des PPP technologiques. Je vois quatre axes prioritaires :
• Des infrastructures de « ville intelligente » pouvant contribuer à réduire les embouteillages, surveiller les infractions routières, améliorer la collecte et la gestion des déchets solides, renforcer les inspections des réseaux d’assainissement, promouvoir des transports publics multimodaux et, en outre, rehausser les services municipaux. Alibaba City Brain, déployé à Hangzhou, en est un exemple limité mais parlant.
• Un centre national de données majeur, de niveau tier four, capable de jouer un rôle important dans la sécurisation des données gouvernementales tout en améliorant l’accès aux réseaux numériques mondiaux. Les préoccupations de souveraineté ont alimenté, en Inde, en France, à Singapour et dans de nombreux autres pays, la demande de PPP dédiés aux centres de données. Une meilleure connectivité, une résilience accrue et une plus grande indépendance à l’égard d’acteurs publics et privés étrangers constituent, de plus, des avantages notables. Par ailleurs, puisqu’il est question de souveraineté, il faut souligner que des partenariats avec des acteurs technologiques internationaux, tels que Microsoft, Google, AWS et d’autres, peuvent s’avérer difficiles à éviter, toutefois ils doivent être encadrés par des relations soigneusement structurées. Les cadres PPP offrent précisément le mécanisme permettant d’équilibrer l’accès aux capacités mondiales et la protection des intérêts nationaux. Ainsi, par exemple, les accords de services cloud avec les grands fournisseurs devraient être structurés comme des coentreprises public-privé plutôt que comme de simples marchés publics. Le modèle des Émirats arabes unis avec de grands fournisseurs cloud montre comment des pays de taille plus modeste peuvent négocier des protections de souveraineté favorables grâce à des structures de partenariat stratégiques.
• Des applications d’e-gouvernement qui, traditionnellement, n’exigeaient pas l’IA, mais qui sont aujourd’hui renforcées par son intégration dans leurs systèmes. Pratiquement tous les services rendus par l’administration publique, au niveau national comme au niveau local, peuvent devenir bien plus efficaces, et également plus prédictifs, grâce à l’IA. De nombreux pays, des Philippines au Chili, mettent en œuvre de telles stratégies. Le système d’e-gouvernement X-Road de l’Estonie est, lui aussi, amélioré dans le même esprit. Le Liban pourrait, dans ce domaine, recourir à des partenariats public-privé, voire public-public. Des systèmes automatisés pour les licences, la fiscalité et la distribution des services sociaux réduisent les points de friction où la corruption s’est historiquement épanouie, si bien qu’ils créent des mécanismes de transparence capables de reconstruire la confiance du public.
• Enfin, il est évident pour tous que la société libanaise, marquée par une forte concentration de jeunes femmes et de jeunes hommes hautement instruits, pourrait bénéficier considérablement de partenariats public-privé visant à développer des incubateurs, des accélérateurs, du capital-risque, du private equity, la cybersécurité et d’autres initiatives, afin d’offrir aux entrepreneurs et aux startups libanais des débouchés à leur créativité et à leur potentiel. La croissance explosive de l’usage des agents IA, portée par des développements tels que MCP d’Anthropic, A2A de Google, AgenticOps de Cisco et, plus récemment, OpenClaw, ouvre d’immenses opportunités à de jeunes développeurs libanais pour créer des entreprises susceptibles de devenir des licornes.
Une stratégie gouvernementale devrait s’appuyer sur les domaines de focalisation recommandés ci-dessus afin de lancer le parcours national vers l’IA. En permettant aux professionnels libanais de participer à l’économie numérique mondiale tout en restant résidents, nous créons un mécanisme durable d’entrées de devises et de rétention des connaissances, ce qui répond au brain drain chronique qui a appauvri le capital intellectuel du pays.
Les PPP peuvent aussi servir des domaines connexes essentiels à l’IA et à la technologie. L’État pourrait, par conséquent, viser une production électrique plus fiable dans un pays souffrant de pénuries chroniques, ainsi qu’une connectivité internet par satellite, et, en outre, un réseau FTTX plus étendu, à fibre optique, le tout via des PPP.
Éducation et renforcement des capacités
Le Liban doit également mettre en œuvre des programmes complets de reconversion, ciblant spécifiquement les travailleurs des secteurs vulnérables : fonctions administratives, logistique de base et saisie routinière de données. Le modèle optimal repose sur des partenariats tripartites entre l’État, les établissements d’enseignement et les employeurs du secteur privé. L’État fournit des cadres de politique publique et un financement de base, les entreprises privées s’engagent à recruter les diplômés de programmes certifiés, et les institutions éducatives dispensent une formation alignée sur les besoins réels du marché. La plateforme NUMŪ, programme national de renforcement des capacités numériques et en IA, lancé à Nabatieh en mi-janvier de cette année, illustre cette approche, cependant elle devrait être élargie par des accords PPP formels avec des entreprises technologiques, des cabinets de conseil et des prestataires d’externalisation des processus métiers. Cette approche, tirée de la demande, garantit la pertinence et les résultats en matière d’emploi, tout en partageant les coûts entre les parties prenantes.
Initiatives gouvernementales proposées
• Des hackathons soutenus par du matériel : l’été dernier, j’ai proposé, et je le propose toujours, que l’État utilise 500 000 dollars pour acheter 2 000 kits NVIDIA Jetson Orin Nano Super Developer et les offrir à 2 000 jeunes développeurs sérieux, tout en organisant des hackathons utilisant ces appareils pour des applications d’intelligence émergente et de robotique, entre autres. On ne sait jamais quel potentiel dort dans l’esprit de jeunes talents tant qu’ils ne disposent pas des outils pour le concrétiser.
• Un fonds d’un milliard de dollars : une autre proposition que j’ai portée figurait dans la plateforme avec laquelle je me suis présenté à l’élection présidentielle au Liban, à savoir que l’État crée un fonds de 1 milliard de dollars en s’appuyant sur ses réserves d’or. Un tel fonds accorderait des prêts sans intérêt et des bourses à des jeunes femmes et des jeunes hommes suivant des formations ou des études universitaires liées à l’IA et aux technologies. Dans le même esprit, l’État pourrait établir un Fonds national pour l’infrastructure numérique afin d’investir dans les entreprises technologiques libanaises. Sa structure différerait sensiblement de celle de la circulaire 331 de la Banque du Liban. Il investirait aux côtés des investisseurs du secteur privé afin de compléter leur investissement, et non pas de le garantir.
Le secteur privé, levier décisif
Qu’il s’agisse des mécanismes proposés ci-dessus ou de formes plus traditionnelles de partenariats public-privé, les PPP ne sont pas de simples instruments de financement. Ce sont, en effet, des modèles de gouvernance et de mobilisation adaptés à la complexité et à l’urgence de la transition numérique. Ils mettent l’efficacité, l’innovation et le capital du secteur privé au service des défis publics, tout en préservant la responsabilité démocratique et la finalité sociale. Pour le Liban, les PPP représentent la voie la plus crédible pour atteindre l’échelle et la qualité requises en matière d’infrastructures numériques, de développement des compétences et de fourniture de services, puisque la transformation portée par l’IA l’exige. Ce qu’il faut, finalement, c’est une vision et une stratégie gouvernementales claires, capables de convaincre le secteur privé d’investir et, ainsi, d’éclairer notre avenir.
