Dans les hôpitaux de Gaza, la lutte quotidienne pour la vie est indissociable de l’effort pour gérer la rareté des ressources et des effectifs, et pour trouver des solutions innovantes dans le cadre de contraintes impossibles. Médecins, infirmiers, ambulanciers et personnels de soutien sont contraints d’endosser simultanément les rôles de soignants, d’administrateurs et de résolveurs de problèmes, dans un environnement où chaque décision se mesure à l’aune de l’urgence clinique et des limites économiques.
Un système de santé poussé à l’extrême
Selon un rapport de situation publié à la mi‑octobre 2025 par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, 14 des 36 hôpitaux de Gaza, 10 des 16 hôpitaux de campagne et 64 des 181 centres de soins primaires ne fonctionnent que partiellement. Les hôpitaux privés ont fermé et les hôpitaux publics tournent à moins de 30 % de leur capacité. À la fin septembre 2025, le ministère de la Santé de Gaza signalait une rupture totale de stock pour 55 % des médicaments essentiels, 66 % des consommables indispensables et 68 % des réactifs de laboratoire. Malgré le cessez‑le‑feu le plus récent, les restrictions sur le nombre de camions d’aide autorisés à franchir la frontière, Al Jazeera a indiqué que, le 15 octobre, seule la moitié des camions nécessaires avaient été autorisés à entrer, et que ceux admis ne transportaient pas beaucoup de fournitures essentielles, font que les approvisionnements médicaux n’atteignent toujours pas les hôpitaux.
Âgé de 28 ans, le Dr Ali Mohammed Ziyad Al‑Batta est en quatrième année de spécialisation en urologie au complexe Al Nasser, dans le sud de Gaza. À mesure que des centaines de milliers de Gazaouis étaient déplacés de leurs foyers du nord vers le sud de la bande au cours de cette guerre de deux ans, des hôpitaux comme le complexe Al Nasser sont devenus une bouée de sauvetage pour un nombre de patients dépassant leur capacité d’accueil. L’exploitation de l’hôpital de Khan Younis s’est faite de plus en plus difficile, en raison de la surpopulation et de la pénurie de fournitures médicales. Les médecins se sont retrouvés contraints de rationner les antalgiques.
Al‑Batta affirme que l’annonce d’un cessez‑le‑feu a peu changé aux circonstances désastreuses auxquelles lui et ses collègues sont confrontés chaque jour à l’hôpital.
« Voilà deux ans que nous essayons de servir notre peuple avec le minimum de moyens, dit‑il. Le nombre de blessés souffrant de séquelles au long cours reste élevé ; ces patients ont besoin de suivi et de chirurgies reconstructrices. À l’heure actuelle, ils attendent la réouverture du poste‑frontière de Rafah afin de quitter Gaza pour recevoir un traitement. Pour nombre de malades et de blessés de Gaza, Rafah est devenu la dernière lueur d’espoir. »
Des soignants non rémunérés
L’effondrement économique de Gaza, la CNUCED, l’agence onusienne du commerce et du développement, a fait état d’une contraction de 81 % sur le seul quatrième trimestre de 2023, aggrave les difficultés auxquelles sont confrontés hôpitaux et établissements de santé. Le Dr Al‑Batta fait partie de ceux qui ont choisi d’offrir bénévolement leurs services pour sauver des vies et éviter l’anéantissement total du système de santé. « Il y a deux ans que je n’ai pas touché de salaire », dit‑il.
Âgé de 30 ans, l’infirmier Khalid Abu Hasnain, qui travaille au service des urgences de l’hôpital des Martyrs d’Al‑Aqsa à Deir El Balah, au centre de Gaza, fait partie des plus chanceux. Il perçoit une petite indemnité de 300 dollars par mois, bien que ses vacations dépassent 12 heures. À la charge de sa propre fille ainsi que de ses nièces et neveux orphelins, Abu Hasnain affirme que cet argent suffit à peine à acheter du lait et ne couvre pas ses frais de transport, mais il continue.
« La guerre a tout détruit, les maisons, les familles et les avenirs, jusqu’à notre secteur de la santé, dit-il. Les médecins et les infirmiers travaillent sans équipement, sans salaires et sans repos. Pourtant, nous essayons de prouver que l’humanité ne meurt pas, même au milieu des décombres. Nous ne pouvons pas abandonner les patients. »
Faire durer les fournitures médicales
Compte tenu de la disponibilité limitée et de la rareté des liquidités, les soignants ont mis en place une économie informelle de la santé, fondée sur le partage et le troc de fournitures, le recyclage de dispositifs à usage unique et la mutualisation des ressources entre services hospitaliers. Dans certains cas, des médecins signalent devoir diluer des médicaments pour étirer les stocks. Âgée de 38 ans, la Dre Nadia Hamdan est gynécologue au complexe médical d’Al‑Shifa, dans le nord de Gaza. Avant la guerre, ce complexe, situé dans le quartier de Rimal à Gaza‑Ville, était le plus grand hôpital de Gaza. Après des bombardements répétés et une incursion terrestre qui l’ont laissé à demi en ruines, l’hôpital n’assure plus que des services limités, dont un service de consultations externes improvisé et un service des urgences.
Outre le traitement de ses patientes, la Dre Hamdan explique qu’elle supporte la charge supplémentaire de devoir faire preuve d’ingéniosité pour tirer parti de fournitures et d’équipements très restreints. Le simple fait d’exercer la médecine est désormais un luxe.
« L’oxygène s’épuise, les compresses stériles manquent et les médicaments essentiels sont limités, dit‑elle. Nous désinfectons et réutilisons des instruments parce que l’électricité est aléatoire et que le groupe électrogène ne peut pas alimenter tous les équipements. Chaque consultation relève aussi de la gestion, nous rationalisons, hiérarchisons et improvisons en permanence. »
Favoriser l’innovation et la technologie
S’adapter par l’innovation et la technologie est indispensable à la survie du fragile système de santé de Gaza. Panneaux solaires, couveuses de fortune et formations à distance réduisent les coûts et soutiennent la continuité des opérations. Des étudiants en médecine prêtent main forte sous supervision et des ONG dispensent aux soignants des ateliers sur la résilience, la gestion des ressources et les compétences polyvalentes. Les médecins et les personnels de santé recourent aux réseaux sociaux et aux plateformes numériques pour assurer des consultations ou mener des collectes de fonds.
« Nous ne pouvons pas attendre les fournisseurs, déclare Ahmed Barakat, technicien biomédical à l’Hôpital européen, dans le sud de Gaza. Les pièces détachées sont indisponibles ; nous improvisons. Parfois nous imprimons des pièces de rechange avec une imprimante 3D, ou nous réaffectons des équipements plus anciens, ou nous réparons des machines avec des matériaux d’origine locale. Chaque solution permet d’économiser et d’éviter une pression supplémentaire sur le système de santé. »
Des hôpitaux en difficulté faute de carburant et d’électricité
Avant la guerre, le Dr Naji Al‑Qarshli, 57 ans, exerçait comme obstétricien‑gynécologue à l’hôpital Kamal Adwan, à Beit Lahia, dans le nord de Gaza. Il a été déplacé vers l’ouest du nord de Gaza après la destruction totale de sa zone de résidence, et travaille désormais à l’Hôpital de la Société bienfaisante des Amis du Patient.
L’Hôpital de la Société bienfaisante des Amis du Patient est devenu l’établissement principal de maternité et de pédiatrie de la bande de Gaza, selon un entretien que Medical Aid for Palestinians a réalisé avec son directeur médical en mars 2025. Le Dr Al‑Qarshli et ses collègues travaillent sans relâche pour prendre en charge un flux ininterrompu de femmes venues accoucher. C’est aussi l’un des rares hôpitaux de Gaza à disposer encore d’une unité de soins intensifs néonatals. Au plus fort de la guerre, le Dr Al‑Qarshli précise que les salles d’accouchement se transformaient en salles d’urgence polyvalentes pour les blessés, parallèlement à celles qui venaient donner la vie.
« Quand l’électricité s’interrompait, nous faisions naître des bébés à la lumière de nos téléphones portables, à la recherche de gants stériles comme s’il s’agissait d’un trésor, confie-t-il. Notre état psychologique s’est détérioré, nous avons beaucoup maigri et nous soignions dans un état de panique. Nombre de nos patientes enceintes arrivaient à l’hôpital après des heures de marche, ayant été déplacées de leurs maisons. Nous tentions de préserver la vie des mères et des fœtus dans une réalité implacable. »
Lors d’une urgence néonatale, Barakat, de l’Hôpital européen, se rappelle avoir fait partie de l’équipe qui a dû ventiler manuellement des nouveau-nés pour les maintenir en vie parce que le groupe électrogène s’était arrêté.
« À trois heures du matin, une couveuse est tombée en panne. Nous avons ventilé manuellement des nourrissons avant que le générateur ne s’éteigne. Les hôpitaux comptent sur dix heures d’alimentation électrique complète par jour ; la nuit, de nombreux services deviennent inopérants, avec des conséquences à la fois sur les résultats sanitaires et sur les budgets d’exploitation. »
De gynécologue à temps plein à médecin bénévole : comment la guerre à Gaza m’a contrainte à m’adapter
Au cours des six derniers mois, j’ai personnellement vécu et travaillé entre le nord et le sud de Gaza, affrontant à la fois le déplacement et le bouleversement professionnel. Mon cabinet privé de gynécologie a été détruit par les bombardements. Je me suis tournée vers le bénévolat dans des hôpitaux publics et des cliniques de terrain, où la demande dépassait les ressources disponibles.
Pour atteindre les femmes dans l’impossibilité de se rendre à l’hôpital, j’ai mis en place des consultations à distance via des plateformes de réseaux sociaux, offrant des conseils et un suivi. Cette approche numérique a constitué à la fois un recours clinique vital et une solution économique, permettant d’étendre des ressources limitées sans charges d’infrastructure supplémentaires.
Consciente de la persistance des pénuries matérielles et financières, j’ai installé une tente médicale gratuite soutenue par des campagnes de collecte de fonds en ligne. Les dons ont financé des médicaments essentiels, des fournitures médicales et la logistique opérationnelle, créant une micro-économie de santé soutenue par les contributions de la communauté et des heures de bénévolat.
Le maintien des services, dans un contexte d’infrastructures détruites, de personnels non rémunérés et de ressources rares, a exigé une allocation stratégique, de l’ingéniosité financière et une capacité créative de résolution des problèmes. Grâce à la coordination des bénévoles, à la présence numérique et aux collectes de fonds, j’ai pu continuer à fournir des soins essentiels aux femmes enceintes et allaitantes, en atténuant les pertes économiques et en soutenant l’écosystème sanitaire fragile de Gaza.
La résilience économique au cœur du système de santé de Gaza
Le système de santé de Gaza illustre aujourd’hui le lien indissociable entre résilience économique et soins médicaux. Chaque service, chaque acte et chaque heure de bénévolat ne constituent pas seulement une intervention clinique, mais aussi une décision économique stratégique. Les hôpitaux fonctionnent comme des micro-économies, où la budgétisation, l’allocation des ressources et l’improvisation conditionnent la survie des patients comme celle du système lui-même.
Assurer la pérennité des soins à Gaza requiert plus que l’aide humanitaire. Cela suppose une planification économique structurée, une fabrication locale et un soutien communautaire coordonné. Investir dans les équipes, constituer des réserves financières d’urgence et former des personnels polyvalents garantissent non seulement les résultats sanitaires, mais renforcent aussi l’économie au sens large. En définitive, l’histoire du système de santé de Gaza est celle de l’ingéniosité humaine à l’intersection de la crise, de la santé et de l’économie. La résilience démontrée par les soignants, les bénévoles et les communautés prouve, au regard de mon expérience de ces trois dernières années, que, même au cœur d’un effondrement économique profond, l’innovation stratégique et le dévouement humain peuvent préserver des vies, sauvegarder des moyens d’existence et jeter les bases d’un système de santé plus robuste et plus autonome.
