Home Économie et politiqueUne économie pour la paix de demain

Une économie pour la paix de demain
FRENAR

entretien questions-réponses avec Paul Salem

by Executive Editors

En matière d’estimations chiffrées, à combien évaluez-vous le coût total du redressement du Liban après les dégâts de la guerre et l’effondrement économique, et comment quantifieriez-vous, plus largement, les coûts d’opportunité du conflit, c’est à dire le développement perdu au Liban, en Israël Palestine, en Jordanie, en Égypte et en Syrie, du fait des ressources absorbées par les dépenses militaires ?

PS : Évidemment, pour le Liban, il y a d’abord le coût immédiat de la dévastation et des destructions des deux dernières années liées à la guerre, estimé à environ 11 milliards de dollars. Ensuite, il y a bien sûr l’effondrement de 2019, avec 70 milliards de dollars de pertes et ainsi de suite, mais cela renvoie à une perspective plus large. S’agissant des coûts d’opportunité dans la région, les pays touchés sont, évidemment, le Liban et, de façon tout aussi évidente, l’économie palestinienne, très dévastée. En revanche, la Jordanie, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite n’ont pas été impliqués dans la guerre, donc ils n’ont pas eu, en ce sens, d’immenses coûts d’opportunité. L’Égypte, quant à elle, a subi des pertes importantes à cause des Houthis et de leurs attaques en mer Rouge, si bien que l’Égypte a aussi été un perdant significatif. La Syrie était déjà, de fait, une économie à l’arrêt et elle espère se relever. Je ne suis pas certain que la situation s’y soit encore davantage dégradée, car son cas est différent.

Le point essentiel, pour le Liban, est que l’économie libanaise souffre depuis plus de 50 ans d’un front actif avec Israël. Il est utile, d’ailleurs, de revenir à la période entre 1949 et 1967, puis 1968. Le Liban avait un accord d’armistice avec Israël, il n’y avait pas d’activité militaire de part et d’autre de la frontière et, de toute évidence, le Liban a connu un formidable boom, avec d’énormes investissements dans les années 1950 et dans les deux premiers tiers des années 1960. C’était véritablement l’âge d’or. L’accord d’armistice tenait et il n’y avait pas réellement de front actif avec Israël. Puis, à partir de 1968 et ensuite avec l’accord du Caire de 1969, l’OLP, l’Organisation de libération de la Palestine, a ouvert un front depuis le Liban contre Israël, et cela a inauguré une période de plus de 50 ans durant laquelle le Liban a été un front, une arène. C’est ainsi que des pays arabes, d’abord la Syrie et l’Égypte, puis d’autres, comme la Libye et d’autres encore, et finalement l’Iran, ont utilisé le Liban comme front contre Israël. Donc, de 1968 et 1969 jusqu’en 2024 et 2025, et même jusqu’à aujourd’hui, on peut mesurer le coût énorme d’un Liban transformé en front actif. Dès le début des années 1970, puis avec l’effondrement du milieu des années 1970, et ensuite au fil des dernières décennies, on a vu, en somme, une incapacité à se relever pleinement après la guerre, ainsi que des pertes supplémentaires qui se sont accumulées ces dernières années.

Il ne fait aucun doute que mettre fin à l’état de guerre et entrer dans une cessation des hostilités constituerait un tournant majeur.

Quelle est votre évaluation des pourparlers directs qui ont commencé à Naqoura ?

PS : Les discussions à la frontière, via le mécanisme actuel, représentent un pas symbolique très important. Pour l’instant, ce sont des échanges assez limités, liés à l’accord de cessation des hostilités, puisque le Liban veut obtenir un retrait israélien du Sud, veut le retour au Liban des captifs détenus en Israël et veut l’arrêt des attaques israéliennes à l’intérieur du Liban. Du côté israélien, on veut s’assurer que la zone au sud du Litani soit totalement dépourvue d’armes du Hezbollah et de capacité de combat. On veut aussi de la clarté sur le plan au nord du Litani. Voilà, pour l’instant, le périmètre des discussions, et il est assez étroit. Des discussions plus larges devraient attendre un autre moment, ou un autre dispositif.

Combien de temps ce processus pourrait-il prendre ?

PS : Il est difficile de dire combien de temps le processus pourrait prendre, mais il est possible d’affirmer qu’il pourrait échouer, car Israël a des exigences très claires envers le Liban, lesquelles incluent le désarmement du Hezbollah. Et si le Liban ne peut pas désarmer pleinement le Hezbollah à court terme, Israël pourrait dire que les pourparlers sont terminés. Le Liban, de son côté, demande à Israël de se retirer de cinq points, d’arrêter ses attaques sur le Liban, et ainsi de suite. Or, d’après ce que l’on observe chez des responsables israéliens, ils ne semblent pas disposés à concéder ces éléments, donc nous verrons ce que les discussions produiront. Il pourrait y avoir de bonnes surprises, mais, pour l’instant, cela s’annonce difficile. Le risque d’une poursuite de la guerre, ou d’une escalade significative, est peut-être légèrement repoussé, mais il demeure.

Quels sont les risques et les bénéfices ? Existe-t-il des bénéfices économiques issus des accords de paix entre Israël et la Jordanie, ou entre Israël et l’Égypte ?

PS : Il est important de savoir que les accords de paix, ou les accords d’Abraham, sont d’abord et avant tout des accords politiques. L’Égypte, de son côté, voulait évidemment récupérer le Sinaï, ce qui a été un immense succès pour elle, car elle ne pouvait pas se permettre de rester dans une guerre ouverte avec Israël. C’est l’essence de l’accord. L’Égypte et Israël n’ont pas développé d’accords économiques significatifs, car ce n’était pas le point central pour l’Égypte. Ils ont maintenu une sorte de paix froide, si l’on peut dire. La Jordanie, elle aussi, ne voulait pas être en état de guerre avec Israël, puisque cela aurait été très coûteux. Donc, pour ces deux pays, l’Égypte et la Jordanie, ils savent que s’ils font la paix avec Israël, ils obtiennent un soutien américain considérable. En pratique, ce sont des garanties de soutien américain, puisque les États-Unis seraient satisfaits et que le lobby pro-israélien aux États-Unis plaiderait pour eux, et donc les soutiendrait. Ainsi, en faisant la paix avec Israël, ils verrouillent le soutien des États-Unis.

Quels ont été, sur les cinq dernières années, les gains de PIB liés aux accords d’Abraham pour les pays signataires initiaux, quels pourraient être les gains économiques pour le Liban, et les accords d’Abraham seraient-ils la seule voie pour atteindre de tels résultats ?

PS : Sur les gains économiques des accords d’Abraham, je n’ai pas de données significatives, car je ne suis pas économiste. Cependant, lorsque l’on regarde les quatre pays qui ont signé les accords d’Abraham, ils l’ont fait pour des raisons largement politiques et sécuritaires. Les Émirats arabes unis voulaient consolider leur relation stratégique avec les États-Unis. Ils voulaient aussi un appui israélien à Washington, notamment pour faire avancer ses accords sur les F-45 et d’autres grands arrangements qu’ils souhaitent bâtir avec les États-Unis, jusqu’aux accords récents sur l’intelligence artificielle. Donc, encore une fois, en faisant la paix avec Israël, les Émirats arabes unis obtiennent un soutien américain massif et durable. Bahreïn, de manière similaire, se trouve dans une situation sécuritaire très précaire, avec un risque élevé venant de l’Iran, et a donc absolument besoin d’un soutien américain profond, c’est aussi une raison majeure. Le Maroc voulait le soutien des États-Unis à sa revendication sur le Sahara occidental, et il l’a obtenu ; c’était l’avantage principal. Le Maroc n’a pas de préoccupations sécuritaires avec Israël. Quant au quatrième pays, le Soudan, il voulait sortir de la liste tarifaire des États-Unis, et c’est effectivement ce qui s’est produit. Donc les raisons principales étaient surtout politiques, sécuritaires et ainsi de suite. Parmi les quatre, les Émirats arabes unis regardent davantage les bénéfices économiques que les autres. Ils avaient entretenu une normalisation très chaleureuse avec Israël jusqu’au 7 octobre. Et il y a des investissements dans les deux sens, peut-être pas énormes, mais les Émirats arabes unis voient certainement des partenariats en haute technologie, en recherche et dans d’autres technologies avancées, ainsi que des partenariats sécuritaires autour de questions de sécurité de haute technologie entre les Émirats arabes unis et Israël.

Pour les autres, à savoir Bahreïn, le Maroc et le Soudan, et bien sûr, le Soudan est en guerre civile, ils n’ont pas de gains économiques majeurs.

S’agissant des effets possibles pour le Liban, je dirais deux choses. Si le Liban parvenait simplement à rétablir l’armistice avec Israël, ou même une cessation des hostilités permanente, et si l’armée libanaise reprenait pleinement le contrôle du pays, et si le Hezbollah ne mettait plus le pays en danger, ou s’il était désarmé, et si les investisseurs régionaux et mondiaux voyaient réellement le Liban comme désormais stable, souverain et sûr, ce serait assurément un immense coup d’accélérateur économique. Évidemment, cela suppose aussi que le Liban engage les réformes bancaires nécessaires, pour que le système fonctionne. Le premier scénario consisterait à revenir au statu quo d’avant 1967. Il y avait alors des investissements massifs et l’on pourrait en tirer des bénéfices considérables. Si l’on allait jusqu’à des accords d’Abraham avec Israël, on obtiendrait de grands bénéfices. Un bénéfice majeur est que le Liban ne serait plus un pays en guerre, donc plus un lieu risqué. Les investisseurs se sentiraient confiants, et, de plus, on bénéficierait d’échanges avec l’une des plus grandes économies du Moyen-Orient, l’économie israélienne. Cela pourrait concerner de nombreux secteurs, notamment l’information, la technologie, le tourisme, l’immobilier, l’agriculture. Il ne fait aucun doute qu’il y aurait des bénéfices. En revanche, il est difficile de dire quels seraient les chiffres.

Cet entretien a été réalisé via des notes vocales sur WhatsApp

Paul Salem est senior fellow et ancien président du Middle East Institute

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