La question, relativement simple, de cette analyse, qui cherche avec ardeur à éviter de tomber dans la propagande de quelque camp que ce soit dans le plus récent conflit armé arabo-israélien depuis 1948, est d’abord une question économique. La guerre, au sens d’un conflit armé entre États ou entre un État et des acteurs quasi-étatiques, rapporte-t-elle au XXIe siècle, à court, à moyen ou à long terme ?
C’est une question de simplicité et même de brutalité, car le meilleur bilan économique, même le plus détaillé, de n’importe quel conflit est manifestement incapable de saisir, puis de traduire en données quantifiables, le prix humain d’une seule victime collatérale, d’un enfant tué, d’un père, d’une mère ou d’un nonagénaire. Malgré un périmètre qui paraît étroit, aller sous la surface de la question et examiner le septième conflit armé israélo-arabe à travers le prisme de ses implications à long terme révèle une entreprise d’une complexité vertigineuse.
Autrement dit, il paraît presque impossible d’établir une comptabilité exhaustive des profits et des pertes d’un conflit qui a entraîné Israël, la Palestine, le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Égypte dans l’horreur du 7 octobre 2023, puis dans d’innombrables atrocités au cours des deux années suivantes, jusqu’à la supposée irruption de bonne volonté avec la Déclaration de Gaza d’octobre 2025 et sa ratification par le Conseil de sécurité des Nations unies, dans la résolution 2803 du 17 novembre de cette année.
Un premier obstacle, évident, à un tel exercice est que les données ne sont pas seulement incomplètes, elles restent aussi mouvantes. Si, ces derniers mois, le flux d’agressions et d’atrocités a reculé, la destruction ainsi que les atteintes à la vie, à la santé et à la dignité humaines continuent, au moment où ces lignes sont écrites, de frapper des individus et des familles.
Un second obstacle, étroitement lié au premier, à une comptabilisation complète des impacts du conflit, est l’opacité délibérée des données. L’ampleur réelle de la destruction physique et des dommages infligés n’a été divulguée par plusieurs gouvernements impliqués ni par certains acteurs non étatiques. De plus, les dépenses militaires de toutes les parties sont secrètes, au moins en partie, et restent non déclarées dans des domaines tels que la guerre informationnelle, la manipulation mondiale de l’opinion en ligne, la cyber agression et la cybersécurité, ainsi que la propagande traditionnelle.
L’incertitude définit aussi les attentes réelles et les interrogations sur les répercussions économiques futures, et même sur des risques haussiers, via une demande accrue de systèmes d’armes jugés « efficaces » sur les marchés internationaux, ainsi que les risques liés aux jugements juridiques et aux retours de flamme réputationnels et populaires. Cette incertitude pèse sur l’estimation du coût du comportement conflictuel d’Israël plus que sur celle des autres entités politiques ici considérées.
Un facteur d’impact humain universel, contre lequel aucun mythe d’exclusion ni aucun récit pseudo-scientifique ne tient, est la vulnérabilité de notre espèce au traumatisme psychique et à l’angoisse, avec des dommages probables, longs et coûteux, de l’échelle individuelle jusqu’à la communauté mondiale. Comment restaurer la productivité et la capacité de vivre en paix chez des personnes qui ont subi des blessures bouleversant leur vie, et qui, peut-être, sont encore davantage atteintes par des difficultés allant de la maîtrise de la colère à des peurs durables et à des cicatrices psychologiques, n’est pas vraiment une question à laquelle l’étude des guerres de siècles lointains, ou même récents, apporte des réponses toutes faites.
Les questions fondamentales sur l’économie de la guerre, la reconstruction après conflit et le coût d’opportunité de la guerre, c’est à dire la non-affectation de fonds au développement du commerce, à l’intégration des chaînes d’approvisionnement et de production, à des efforts conjoints pour atténuer des risques externes, ou à des secteurs stratégiques adjacents, du tourisme à la culture, qui offriraient un bon retour sur investissement, sont impossibles à trancher de façon prédictive.
Dans le langage de la théorie des jeux moderne, le monde s’est habitué à évaluer les comportements économiques et sociétaux en termes d’issues gagnant-perdant, gagnant-gagnant, gagnant-gagnant-gagnant et perdant-perdant. Les scénarios gagnant perdant, autrement dit à somme nulle, vont à l’encontre de la propension humaine à l’altruisme réciproque et à la construction d’alliances économiques mutuellement bénéfiques. Ainsi, les individus productifs, et même les États, ont une forte préférence pour les systèmes qui facilitent la croissance, comme on l’a vu durant les 30 années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ou durant les 20 années de la grande modération à la fin du XXe siècle.
Cependant, les systèmes et les modèles développés durant ces périodes, notamment les modèles économiques existants des grandes institutions financières internationales héritières de Bretton Woods, n’ont pas été conçus en vue d’un conflit armé mondial. En dehors des guerres commerciales et des confrontations commerciales entre États, ou au sein des États, ils ne semblent pas, sur le plan conceptuel, préparés à évaluer les impacts d’un conflit armé entre États, ni à renverser les charges économiques et sociétales de la guerre dans un contexte géographique. Cela limite l’intérêt de s’en remettre à la sagesse d’une institution financière internationale pour comprendre le coût réel de l’embrasement actuel au Moyen-Orient.
ENCADRÉ
Des miroirs brouillés de la dynamique économique régionale
Malheureusement, les expériences prolongées et intenses de conflit vécues par toutes les entités politiques de la région, d’abord la Syrie, la Palestine et le Liban, mais aussi l’Égypte, la Jordanie et Israël, ne se reflètent pas bien, ou peut-être pas du tout, dans la source de référence mondiale pour les données économiques et les opinions, à savoir le Groupe de la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
Les plus récentes Perspectives économiques régionales du FMI pour le Moyen Orient, le Pakistan, le Caucase et l’Asie centrale, MENAP CCA, ne couvrent que quatre des entités politiques examinées par Executive, et encore, seulement de manière partielle et dans des descriptions disjointes. Cette dichotomie commence par les définitions. En termes de groupements de pays, le FMI classe l’Égypte, la Jordanie, le Liban et la Syrie, sous l’appellation République arabe syrienne, dans la sous-catégorie des pays MENA. Ce que la plupart du monde appelle aujourd’hui la Palestine est, pour sa part, libellé WBG par le FMI, pour West Bank and Gaza, c’est à dire Cisjordanie et Gaza. Israël, en revanche, n’est pas couvert du tout dans ces perspectives régionales.
Selon les regroupements analytiques, l’Égypte, la Jordanie, le Liban et WBG sont classés comme économies émergentes et à revenu intermédiaire importatrices de pétrole. La Syrie, en revanche, est classée comme pays à faible revenu importateur de pétrole. Le Liban, la Syrie et WBG sont en outre signalés comme États fragiles et affectés par des conflits. Pour l’information sur Israël, il faut consulter une autre publication du FMI, les Perspectives de l’économie mondiale, où l’État juif et démocratique autoproclamé apparaît dans la catégorie des « autres économies avancées », soit 17 juridictions qui ne font pas partie du G7 ni des zones euro, et parmi lesquelles Israël est le seul pays situé au Moyen Orient.
Au-delà de ces distinctions étonnantes, qui contredisent les réalités géographiques et socio historiques, les données de tête enregistrées, estimées et projetées sur les six entités politiques et leurs économies restent incomplètes et peu conclusives. Les données de croissance du PIB réel pour 2024, 2025 et 2026 pour Israël se trouvent dans les Perspectives de l’économie mondiale, mais, selon la logique du FMI, pas dans les perspectives régionales. Des ensembles de données pour la Jordanie et l’Égypte sont disponibles pour ces trois années. Cependant, le destin économique de la Syrie n’apparaît pas dans des données de croissance du PIB, et ces données pour le Liban et WBG ne sont affichées que pour 2024. Cela laisse un vide de trois points de données pour la Syrie, et de deux points chacun pour le Liban et WBG, soit sept points de données sur dix-huit, avec, en plus, la réserve que les données prospectives restent incertaines.
Étudier les corrélations entre tendances économiques et politiques, influences mutuelles, lacunes du commerce régional et de l’intégration, ou impacts différenciés d’un conflit armé sur des économies classées différemment sous le prisme du FMI est loin d’être simple. À rebours de l’expérience conflictuelle intense de la région entre 2023 et 2025, les perspectives régionales du FMI avancent que la performance économique de la région a été « généralement robuste en 2025 » et ouvrent leur premier chapitre, sur deux, en réaffirmant que les économies régionales ont « fait preuve de résilience jusqu’ici en 2025 », malgré l’incertitude mondiale et des tensions incluant un conflit « de courte durée » entre Israël et l’Iran en juin.
FIN DE L’ENCADRÉ
Incertitude et risques
Le FMI indique, dans ses dernières perspectives régionales, au premier chapitre, que la « croissance du PIB dans la région MENAP devrait se renforcer en 2025 à un rythme plus rapide que prévu en mai ». S’agissant des risques, il cite principalement des risques budgétaires, monétaires, économiques et géoéconomiques, ainsi que des risques climatiques et des faiblesses de politique publique pour l’ensemble des pays de la région. Le rapport mentionne, sans en faire un point central, que les tensions géopolitiques demeurent un risque majeur pour les économies régionales, avec un risque aigu de nouvelle escalade du conflit Iran Israël et le danger que « la crise non résolue de Gaza puisse saper la stabilité économique et commerciale régionale davantage que ce qui est actuellement supposé dans le scénario de référence ».
Un second chapitre des perspectives met en avant des résultats issus d’une édition du printemps 2024, selon lesquels, dans les régions MENAP et CCA, « la production par habitant demeure, en moyenne, environ 10 pourcent sous sa tendance d’avant conflit, dix ans après le début d’un conflit sévère ». Le chapitre cherche à enrichir académiquement la discussion sur les facteurs pouvant agir comme moteurs de la reprise après conflit, et plaide pour des « efforts de stabilisation macroéconomique, du financement, y compris des mesures de soutien international, et des politiques structurelles ». Il souligne utilement que « renforcer les chances d’une reprise réussie après conflit exige une stratégie globale, calibrée sur les circonstances propres à chaque économie » et insiste sur l’importance de recherches supplémentaires.
L’approche mesurée du FMI diffère de documents de la Banque mondiale qui ont remis la « question de la Palestine » au premier plan en décembre 2024. Dénonçant l’« impact catastrophique du conflit sur l’économie palestinienne », la Banque mondiale a estimé la contraction du PIB en 2024 à 26 pourcent et a indiqué que tous les secteurs en Palestine avaient été sévèrement touchés, « la construction, l’industrie manufacturière, les services et le commerce enregistrant les baisses les plus significatives ». Pour répondre à la profonde crise économique et éviter un effondrement socioéconomique, ainsi qu’une aggravation supplémentaire de la pauvreté, « plusieurs actions critiques et urgentes seront nécessaires de la part de l’Autorité palestinienne, du gouvernement d’Israël et de la communauté internationale ».
Des évaluations sans solutions claires
Une évaluation plus large du paysage conflictuel régional provient du projet académique et ONG Armed Conflict Location and Event Data, ACLED, même si ces données n’offrent pas davantage d’éclairage sur l’économie du conflit et sur d’éventuelles solutions économiques après conflit que la brève référence de la Banque mondiale à l’économie nationale palestinienne.
L’intensité du conflit, telle qu’elle est suivie par ACLED, a fait de la Palestine, en 2024, l’entité politique la plus durement touchée au monde, selon quatre catégories, la létalité, la diffusion, la fragmentation et le danger. La Syrie et le Liban étaient classés troisième et septième parmi les lieux les plus affectés. Ce classement place la Syrie 30 positions au-dessus d’Israël dans le classement d’intensité des conflits. L’Égypte et la Jordanie apparaissaient nettement moins affectées, à des rangs au-delà de 70 et de 100.
Dans l’indice des conflits 2025 de l’organisation, la Palestine et la Syrie restaient classées première et troisième en exposition totale au conflit. Le Liban est sorti du top 10 des pays les plus intensément touchés, tout en demeurant à un niveau très élevé, avec un rang de 19 en intensité totale. La Jordanie et Israël ont aussi reculé davantage, tandis que le classement de l’Égypte indiquait une légère hausse de l’intensité. Selon ACLED, les profils de conflit des pays de la Méditerranée orientale s’inscrivaient dans un paysage mondial où « des niveaux élevés de conflit sont devenus la nouvelle norme ».
D’un point de vue d’analyse statistique, cependant, l’intensité du conflit dans la région ne se traduit pas en mesure de la dimension économique de l’embrasement Israël Gaza, ni des atteintes à la productivité nationale dans les pays affectés par les actions des forces armées israéliennes. De même, les répercussions économiques du dernier conflit en Palestine ne se reflètent pas dans des analyses mondiales de l’Institute for Economics and Peace, basé en Australie, qui a estimé, dans l’Indice mondial de la paix 2025, que l’impact économique de la violence dans le monde équivalait à 11,6 pourcent de l’activité économique mondiale.
L’Institute for Economics and Peace, qui observe la paix mondiale et a, cette année, tiré la sonnette d’alarme sur 17 ans de déclin progressif de la paix globale, évalue l’impact économique de la violence par pays sur la base de nombreux facteurs qui dépassent les effets des conflits armés. La Syrie et la Palestine y figurent comme deux des pays au coût économique de la violence le plus élevé en part de PIB en 2024, avec 33,97 et 19,42 pourcent. Cette perspective, bien qu’indicative du fardeau économique global de la violence pour une entité politique en termes de parité de pouvoir d’achat, est d’une utilité limitée pour évaluer le coût réel de la guerre de 2023 et de 2024, et de l’incursion terroriste du 7 octobre 2023 depuis Gaza vers Israël.
Propagande et économie de guerre
Il est indéniable que la propagande, la guerre informationnelle et la dimension cybernétique des prises de position militaristes et militantes dans le dernier conflit au Moyen-Orient, impliquant Israéliens et Arabes, prennent une ampleur plus grande qu’aux époques antérieures de l’histoire guerrière. Dans les discours des six entités politiques couvertes par ce rapport, des débats sur des constructions sociales et des mots partisans, devenus des armes de destruction massive allant de génocide à antisémitisme, se sont insinués dans les esprits partout où la technologie de communication porte.
Failles profondes et besoins vertigineux
Mesurer et comparer les économies dans leur environnement géographique, et aussi dans leurs groupes de pairs, est une pratique standard, de la Banque mondiale au Forum économique mondial. Cependant, aucun rapport d’institutions financières internationales, ni de think tanks économiques mondiaux, ne semble proposer d’analyses sur le coût de long terme et sur les coûts d’opportunité des conflits régionaux.
De plus, il n’y avait pas de causes uniformes aux ralentissements économiques et aux récessions ultra profondes dans trois des territoires. L’économie de Gaza, mais pas celle de la Palestine dans son ensemble, a été anéantie par les bombardements et les incursions au sol entre octobre 2023 et le cessez le feu d’octobre 2025, et l’effacement s’est poursuivi le mois suivant le cessez le feu. La Palestine, néanmoins, a subi une contraction estimée du PIB de 26 pourcent en 2024.
L’économie libanaise voisine, qui a encaissé en 2024 un choc estimé à 6,5 milliards de dollars de destructions et de dommages liés à la guerre et a vu son PIB reculer de 7,5 pourcent, a connu un effondrement plus sévère, estimé cumulativement à 38 pourcent du PIB sur trois ans, à partir de 2019, et ce, entièrement pour des facteurs qui, de prime abord, n’étaient pas causés par des conflits externes. Mais elle a aussi subi, en 2025, des impacts d’ampleur indéterminée liés à la paix menée par Israël.
Les causes de l’effondrement syrien incluent les sanctions économiques, la dévastation issue des conflits internes avec les militants de l’État islamique, ISIL, ainsi que la politique corrompue et le système oppressif de la dynastie Assad, de 1971 jusqu’en décembre 2024. Le besoin de reconstruire des infrastructures et des actifs immobiliers détruits du fait des tensions internes entre 2012 et 2018 était déjà estimé entre 100 et 300 milliards de dollars, dans le document Lebanon Economic Vision du cabinet McKinsey.
La récente « meilleure estimation prudente » de la Banque mondiale, à 216 milliards de dollars pour restaurer les actifs physiques, infrastructures et bâtiments, avec une marge haussière possible de 129 milliards de dollars supplémentaires, paraît un pari plus sûr pour un analyste sans intérêt direct dans le jeu que pour un maître d’œuvre imaginaire qui déposerait une offre pour le projet. Les impacts de la guerre sur la Jordanie et l’Égypte, en revanche, ont été indirects, concentrés sur les effets du transport maritime via la mer Rouge, pour la Jordanie via le golfe d’Aqaba, et pour l’Égypte en raison du déroutement des navires loin du canal de Suez.
Les entraves au tourisme ont été moins sévères pour les deux pays que pour la Palestine, le Liban et Israël. En dehors de cela, au regard du faible volume de données pleinement transparentes, le coût de la guerre pour Israël a été limité en termes de destructions subies, mais économiquement marquant en termes de pertes, à cause des obligations de service militaire de nombreux citoyens israéliens et à cause des munitions et des systèmes d’armes qu’il a fallu reconstituer après leur usage en défense, en sorties de riposte et en raids punitifs dirigés vers Gaza, le Liban, l’Iran, la Syrie et le Yémen.
L’art divinatoire appliqué à six entités politiques
L’avenir économique des six entités politiques est opaque, avec plus de risques baissiers que de risques haussiers pour cinq d’entre elles, et il est brouillé, pour l’une d’entre elles, par une perception de risque haussier. Le coût du salut économique, autrement dit le montant des investissements qui élèveraient l’Égypte, la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Palestine vers un niveau supérieur de revenu, d’emploi, de productivité, de protection sociale et de durabilité écologique, pourrait aller d’une à trois fois leur PIB annuel collectif estimé pour 2024.
En chiffres, cela signifie que des coûts d’un trillion de dollars, c’est à dire 1 000 milliards de dollars, relèvent entièrement du nécessaire économique, social et environnemental. Les potentiels d’investissement, les évaluations préliminaires de la Banque mondiale et des plans nationaux aux couleurs roses suggèrent qu’une estimation basse du coût de sauvetage dépasserait, à elle seule, le PIB syrien et le PIB palestinien chacun de plusieurs fois, avec 214 milliards de dollars estimés pour la Syrie et 70 milliards de dollars pour la Palestine, contre des valeurs de PIB 2024 estimées à 22 et 14 milliards de dollars.
En Jordanie et en Égypte, les ambitions actuelles de développement national exigeront, au minimum, l’équivalent d’un PIB national unique en 2025, soit 58 contre 53 milliards de dollars en Jordanie, et 400 milliards de dollars, selon des observateurs et des consultants, contre 389 milliards de dollars en Égypte. Au Liban, la renaissance économique nécessiterait environ deux fois à deux fois et demie le PIB de la production actuelle de biens et services, y compris les activités informelles, si l’on suppose un prix total de 80 à 90 milliards de dollars, et un PIB de fait pour 2025 supérieur à 40 milliards de dollars plutôt que les 25 à 30 milliards de dollars cités au niveau international.
La faim de financement des cinq entités politiques sur une décennie, voire deux ou plus, pourrait être aussi basse que 820 milliards de dollars. Leur besoin réel d’investissements, cependant, pourrait se situer entre 1 et 1,5 pourcent du PIB mondial, ce qui place le besoin nettement au-delà de 1 000 milliards de dollars. En ce sens, l’état fragile de privation d’investissement de la région n’est pas sans rappeler la situation d’une personne affamée qui ne peut pas se permettre de trop manger si elle veut retrouver la force de se nourrir. Mais la source de cette subsistance, à savoir des investissements pouvant valoir plus d’une année de PIB national, est incertaine même dans la meilleure imagination, et alourdie par des échecs passés à mobiliser les montants nécessaires, qu’ils proviennent des impôts, des institutions financières internationales, d’États amis, de sources privées ou de partenariats hybrides public privé.
De plus, des visions d’ensemble, comme les concepts nationaux de développement en cours en Jordanie et en Égypte, ont été étudiées et rédigées dans les années 2010, comme le montrent des citations fréquentes de la série Doing Business de la Banque mondiale et du Rapport et indice de compétitivité mondiale du Forum économique mondial. Des déterminants plus récents des potentiels économiques cruciaux, notamment des métriques centrées sur la préparation à l’intelligence artificielle et la gouvernance de l’intelligence artificielle, ne figurent pas dans l’argumentaire d’investissement pour les entités politiques arabes examinées. De fait, tous les indices et classements géoéconomiques, lorsqu’ils existent, placent Israël dans des positions nettement plus enviables que celles de ses voisins.
Pour Israël, l’équation de développement est très différente. Avec un PIB national de 540 milliards de dollars selon les données ouvertes de la Banque mondiale, l’État juif n’a connu aucune année de contraction du PIB depuis 1966, à l’exception de l’année pandémique 2020. Par toute comparaison chiffrée avec ses voisins régionaux, Israël appartient, en effet, à une autre catégorie de richesse et de revenu, d’adoption technologique et d’avancement industriel, et de préparation à l’ère numérique.
Dans cette arithmétique, le résultat économique des 80 dernières années est indéniablement un jeu à somme nulle, avec Israël comme entrée incontestable dans la colonne des gagnants des bilans de conflit, y compris celui de l’embrasement le plus récent. L’idée de transformer cette constellation gagnant pendant en une réalité gagnant-gagnant d’intégration économique du Moyen-Orient, dans un cadre de paix sociale, religieuse et culturelle, a, depuis cinq décennies, été poursuivie avec une forme d’aveuglement volontaire quant aux rapports de force économiques de départ. Les besoins d’investissement pour atteindre une intégration régionale offrant des bénéfices de croissance à toutes les entités politiques paraissent encore utopiques au regard des exigences politiques et sécuritaires. L’autre option, selon laquelle l’évident statu quo gagnant-pendant cacherait une réalité future perdant-pendant, faite de coûts culturels et de santé mentale impossibles à mesurer, ainsi que de répercussions sociétales, climatiques et environnementales au détriment de l’ensemble de la civilisation capitaliste, n’est rien d’autre qu’une spéculation peu séduisante au regard du principe d’altruisme réciproque. Tout aussi spéculative est l’idée que les transformations de l’automatisation, où les humains laissent la pensée aux machines et à leurs processeurs supérieurs, et l’intensification de la numérisation, inverseront la malédiction de cette civilisation faustienne, et de ses protagonistes, dans leur quête sans fin de savoir, d’argent et de pouvoir, pour la transformer en une fascination, et une recherche, d’esprit, de compassion, de durabilité et d’altruisme réciproque.
