Le monde connaît une profonde recomposition, et nulle part celle-ci n’est aussi visible qu’au Moyen-Orient. Au cours des deux dernières années et demie, la région a connu des évolutions rapides qui, en temps normal, auraient mis des décennies à se déployer. Bien que le discours public présente souvent ces changements à travers le prisme de la religion, de l’idéologie ou du terrorisme, ces facteurs servent largement de couverture à des dynamiques profondes. En réalité, le vrai problème tourne essentiellement autour des intérêts nationaux, des accès aux ressources et de la capacité à établir une influence durable. La région peut donc être comprise non seulement à travers ses frontières politiques, mais aussi à travers son emplacement sur la carte des réseaux mondiaux de connectivité. Dans ce contexte, les corridors économiques et énergétiques constituent, comme cela a peut-être toujours été le cas, des instruments de redistribution de l’influence et du pouvoir.
Pour comprendre ce basculement, un moment clé s’impose. En septembre 2023, lors du sommet du G20 à New Delhi, le corridor économique reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe, connu sous l’acronyme IMEC (India-Middle East-Europe Economic Corridor), a été lancé. Cette initiative ambitieuse vise à lier l’Inde à l’Europe à travers le Golfe et à travers la Méditerranée orientale, grâce à un réseau intégré de ports, de chemins de fer et de dispositifs logistiques. Au-delà de son importance économique, le projet représente une réponse stratégique des États-Unis aux routes de transit nord-sud de la Russie, qui permettent à Moscou de contourner les sanctions occidentales, ainsi qu’à l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie, laquelle cherche à redessiner la carte de l’influence en Eurasie. C’est dans ce contexte que Washington a activement encouragé la normalisation entre Israël et les pays du Golfe, car la viabilité du corridor en dépendait. Moins d’un mois plus tard, la région a été entraînée dans un nouveau cycle de conflit à la suite des événements du 7 octobre. Les tensions autour d’Israël ne semblaient pas totalement déconnectées des annonces relatives au corridor, en particulier après que le président américain Joe Biden a laissé entendre, le 27 octobre 2023, que le corridor économique reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe avait peut-être contribué à l’attaque. Alors, l’Iran et la Turquie continuent de considérer l’instabilité persistante comme une occasion de renforcer des routes de transit alternatives et de marginaliser les corridors qui contournent leurs territoires.
Ce que nous observons au printemps 2026 relève d’un processus continu de recomposition plus large de la région, dans lequel la force militaire n’est qu’un outil parmi d’autres pour garantir l’influence, la domination et le positionnement stratégique. Cette réalité apparaît tout particulièrement dans le détroit d’Ormuz, que l’Agence internationale de l’énergie a décrit en février 2026 comme « l’un des points de passage pétroliers les plus critiques au monde », puisque près de 25 pour cent du commerce mondial de pétrole transporté par voie maritime y transite, tandis que les alternatives viables demeurent limitées en cas de perturbation. Pour l’Iran, la capacité de menacer ou de perturber ce passage constitue à la fois un instrument militaire et un levier stratégique, car elle confère à Téhéran une influence régionale considérable et garantit qu’il ne pourra être exclu de tout futur ordre régional. Dans le même temps, des routes alternatives destinées à contourner ces points de blocage ont émergé de manière croissante. Dans un entretien accordé à Newsmax le 30 mars 2026, alors que la guerre se poursuivait, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a soutenu qu’une solution de long terme à la crise du détroit d’Ormuz consisterait à rediriger le pétrole et le gaz du Golfe vers l’ouest, par des oléoducs traversant l’Arabie saoudite en direction de la Méditerranée, afin de contourner le levier géographique dont dispose l’Iran à Ormuz. Si un tel corridor voyait le jour, il redessinerait de manière significative la carte énergétique de la région.
Dans cet environnement, les petits pays risquent d’être marginalisés. L’ordre régional émergent laisse peu de place aux États qui ne disposent ni d’une pertinence stratégique claire ni d’un rôle défini. C’est précisément ici que se révèle le plus nettement le principal défi auquel le Liban est confronté. La question n’est pas celle des alliances, car les États ne sont pas liés par des alliances, mais par des intérêts, et ces intérêts ne peuvent être protégés que par de véritables leviers d’influence. Il ne s’agit pas uniquement de puissance militaire, mais aussi de la capacité productive de la société et de la solidité de son économie. Par ailleurs, la géographie seule ne suffit plus : Beyrouth ne jouit plus du rôle exclusif de transit qu’elle occupait au vingtième siècle, à une époque où les rivaux régionaux étaient peu nombreux et où les ports voisins demeuraient peu développés.
À cet égard, le président Joseph Aoun a exprimé son intérêt pour l’intégration du Liban à l’initiative IMEC lors de sa rencontre, le 25 février 2026, avec Gérard Mestrallet, envoyé spécial du président français pour le corridor IMEC. Selon les déclarations publiées à l’issue de la réunion, Aoun a affirmé la « disposition du Liban à s’engager dans le cadre de l’initiative, d’une manière qui serve ses intérêts nationaux et renforce sa position logistique dans la région ». Pourtant, une question fondamentale demeure sans réponse : une telle intégration peut-elle réellement se concrétiser compte tenu du rôle central d’Israël dans le projet, Haïfa en étant le principal pôle logistique?
Garantir au Liban un rôle significatif dans la région exige de mobiliser et d’employer stratégiquement les atouts et les ressources dont dispose le pays. Par exemple, organiser et valoriser les réseaux libanais répartis à travers le monde pourrait offrir au Liban un véritable avantage compétitif ainsi qu’un levier de négociation plus solide auprès des pays cherchant à accéder aux marchés extérieurs. Toutefois, cela reste insuffisant à lui seul. Une priorité essentielle consiste à limiter l’exode du capital humain. Des centaines de milliers de jeunes Libanais, dont beaucoup sont hautement qualifiés, ont émigré ces dernières années. Leur maintien dans le pays et leur engagement productif sont donc indispensables si le Liban veut se transformer en une économie capable, orientée vers la productivité et en mesure de revendiquer une place à la table régionale, plutôt que de rester un simple observateur passif. En parallèle, la capacité du Liban à devenir un acteur économique régional plus fort est de plus en plus entravée par les coûts économiques et sociaux résultant de la destruction continue dans le Sud. Les dégâts infligés aux infrastructures, aux entreprises, aux secteurs agricoles et aux économies locales affaiblissent la productivité nationale et détournent des ressources rares du développement et de l’investissement vers la reconstruction et la gestion de crise. À bien des égards, ces évolutions reflètent elles-mêmes la recomposition plus large de la région à travers la zone tampon israélienne et l’approche sécuritaire et expansionniste adoptée le long de sa frontière nord, ce qui rend l’intégration du Liban dans les corridors économiques régionaux émergents beaucoup plus difficile.
Aucun rôle libanais potentiel ne peut être analysé indépendamment de la Syrie qui constitue un point clé dans tout positionnement régional de Beyrouth. La relation avec Damas est structurellement cruciale et nécessite une négociation sérieuse sur des dossiers pratiques, à commencer par les postes frontaliers terrestres, dont le statut demeure ambigu, puisque les conditions de leur ouverture complète et les mécanismes qui encadreront la circulation des marchandises à travers eux ne sont pas encore clairement établis. Cela rend donc tout discours sur un rôle libanais dans les routes commerciales régionales fondé sur des bases instables. Cette équation devient encore plus complexe à mesure que la Syrie elle-même se transforme en nouvelle arène de compétition autour des corridors énergétiques. La vision américaine actuelle repose sur une Syrie stable, fonctionnant comme un corridor alternatif pour les flux énergétiques régionaux, réduisant ainsi la dépendance aux routes maritimes contestées et ouvrant une nouvelle phase d’intégration régionale. Lors du « Symposium américain sur l’énergie en Syrie », organisé par l’Atlantic Council à Washington le 26 mars 2026, l’ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie, Tom Barrack, a souligné que la région connaît des transformations structurelles majeures en matière d’énergie et de connectivité, la Syrie étant susceptible d’occuper une place de plus en plus importante dans ce cadre régional en évolution.
Finalement, la question la plus profonde qui sous-tend toutes ces transformations est que le Liban doit se redéfinir comme un État pleinement souverain, capable d’agir de manière décisive. Sans État fonctionnel, le pays risque de demeurer dépendant d’acteurs extérieurs, attendant des solutions conçues ailleurs au lieu de sculpter lui-même son avenir. Le choix est donc clair : le Liban peut soit devenir un participant actif dans l’ordre régional émergent, soit rester en marge pendant que d’autres déterminent son rôle à sa place, qu’il le veuille ou non.
