La paix économique durable, appelée à s’inscrire dans le temps, constitue la condition préalable du salut social libanais. Il s’agit d’une vérité simple, d’évidence face au conflit permanent et prolongé qui marque notre voisinage mondial. Elle a été confirmée une fois encore le 5 juin par l’évaluation des Nations unies, selon laquelle les besoins urgents du Liban en matière de survie doivent être financés à hauteur de 331,5 millions de dollars pour la période de trois mois en cours. Cette demande supplémentaire porte donc le montant total de l’appel éclair des Nations unies pour 2026, destiné à répondre aux besoins les plus pressants du pays, à 639,9 millions de dollars entre mars et août de cette année.
De plus, cette vérité intemporelle sur la nécessité d’éviter le désastre humain multidimensionnel de la guerre s’est trouvée renforcée localement en 2026, comme elle l’avait déjà été en 2024 et en 2006, et avant encore, et encore. Ainsi, la leçon de trois guerres se transforme en un savoir solide : la paix, pour le petit État libanais, est indispensable au développement national, selon toutes les perspectives traditionnelles et contemporaines de la souveraineté.
Une économie durable, c’est à dire une économie qui ne reproduise pas les oscillations brutales entre croissance la première année et récession de la deuxième à la cinquième année, une économie qui capitalise sur la créativité endogène et sur une productivité intégrée à l’échelle mondiale, une économie qui atteint les références internationales en matière d’équilibre des comptes nationaux dans le commerce et les paiements, une économie qui préserve ses actifs naturels, humains et sociaux, qui peut croître sans entrer dans des programmes monétaires générateurs de dépendance et qui peut soutenir sa population sans nécessiter une aide alimentaire extérieure récurrente en raison d’urgences sociales, constitue un objectif viable pour le Liban. Mais seulement en temps de paix.
Toutefois, avant même d’aborder les fondements d’une paix concrète au Liban, il faut reconnaître que la paix économique est, par essence, une proposition difficile. La paix économique durable au XXIe siècle en général et au Moyen-Orient en particulier n’est pas facile à faire accepter, et ce, sous deux angles contradictoires.
Le premier angle tient au fait que le principe de paix se présente, dans la réalité historique de la construction de la paix, comme une vision et un idéal plutôt que comme un fondement sociétal durable. Sous cet angle, il faut simplement reconnaître que la paix complète et durable ne résulte pas de contrats parfaits conclus entre des républiques souveraines éclairées. Elle constitue un idéal visionnaire qui mérite d’être poursuivi, mais elle n’est pas réalisable sur la seule base de la souveraineté d’une nation, aussi forte soit-elle. Il s’agit d’une réalité politique imaginée pour laquelle il n’existe même pas de précédent fugace dans le contexte libanais.
Le second angle, tout aussi important mais presque impossiblement complexe, du dilemme de la paix pratique repose sur une observation économique et politique en trois volets. D’abord, les approches à somme nulle de la concurrence économique, y compris celles qui comportent des implications militaires, ne sont pas toujours économiquement inférieures aux approches coopératives et mutuellement bénéfiques, car l’hypothèse selon laquelle le scénario gagnant-gagnant serait toujours supérieur ne résiste pas à l’examen. Ensuite, nous comprenons désormais l’ampleur et l’interconnexion des gains et des pertes potentiels dans les domaines environnementaux, sociaux, économiques et civilisationnels, ce qui signifie qu’une guerre majeure au XXIe siècle pourrait produire des résultats véritablement imprévisibles et menacer l’existence de l’humanité dans son ensemble. Enfin, les accords visant à éviter le conflit militaire et l’hostilité politique ne suffisent plus à garantir que les nations puissent préserver la viabilité de leurs économies ou maintenir leur autodétermination économique, et cet écart pourrait être encore plus large à l’ère numérique actuelle qu’il ne l’était aux époques précédentes.
La paix pratique à l’ère numérique devra être forgée par la communauté mondiale des nations économiquement interconnectées, sur la base d’une compréhension claire : la guerre, indépendamment de tout bilan initial fondé sur une issue à somme nulle où l’un gagne et l’autre perd, devient à long terme un jeu perdant-perdant avec une prévisibilité de 1000 pour cent.
Bien que cette dernière conclusion sur l’interaction politico-économique entre guerre et paix n’ait pas occupé le centre de l’attention mondiale à l’ère de l’après-Guerre froide, elle revient brutalement au premier plan sous l’effet des conflits qui secouent la région du Moyen-Orient en cette année 2026. À l’appui de cette lecture, et bien que les questions de guerre et de paix présentent manifestement des avantages ainsi que des inconvénients lorsqu’elles sont examinées sous un prisme politico-économique, les marchés internationaux de l’énergie, au printemps et à l’été de cette année, fournissent l’un des arguments les plus convaincants selon lesquels les décisions de guerre et d’agression ont des répercussions mondiales inattendues et préjudiciables sur presque toutes les économies nationales.
D’ailleurs, l’exemple du pétrole brut n’est qu’un cas d’économie réelle particulièrement visible parmi un ensemble d’arguments de plus en plus nombreux contre la fragmentation du monde économique. Une autre leçon politico-économique tangible de la guerre d’Iran de 2026 réside dans la complexité qui entremêle les coûts d’opportunité de la guerre et la rareté des dividendes de la paix. L’expansion des méta-économies financiarisées du commerce mondial au cours des quatre dernières décennies a fait gonfler les flux financiers mondiaux, mais elle a aussi radicalement accru les fragilités systémiques, le besoin d’une surveillance coûteuse et les risques liés à la fragmentation. Selon une étude publiée en juin 2026 dans le cadre de l’initiative du Forum économique mondial sur la navigation dans la fragmentation du système financier mondial, par exemple, le risque de fragmentation financière systémique, y compris les droits de douane et les conflits commerciaux, atteint dans le pire des scénarios 6,9 milliards de dollars, soit plus de 6 pour cent du PIB mondial.
L’histoire du Moyen-Orient à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle est donc bien plus qu’un maître moral strict et implacable rappelant que la paix est une vision à poursuivre. Elle montre au monde que la paix économique est le fondement indispensable d’une souveraineté durable. Il se trouve que Executive Magazine considère cette « paix pratique » comme un socle pour un État libanais souverain.
Le piège de l’auto-division
L’obstacle principal à la mise en œuvre, au niveau national, d’une paix pratique au Liban peut être appelé le « piège libanais ». En partie, cette expression tente de codifier une réalité vieille de plusieurs siècles : le corps politique libanais a été un événement périphérique dans la géopolitique, mais aussi un morceau attractif pour les empires expansionnistes. Les colonisateurs, les conquérants et les puissances néocoloniales ont utilisé le « corridor » côtier militaro-politique du territoire de la Méditerranée orientale et se sont assis aux tables locales de décision, directement ou par procuration.
Exister dans les limites d’un espace territorial extrêmement contraignant a été le destin de nombreuses petites entités politiques vivant sur des terres difficiles à défendre. Mais au Liban, cette fragmentation en petites communautés a été aggravée par l’absence d’un objectif partagé entre ses communautés culturellement et économiquement diverses. Cette diversité constitue potentiellement une grande force, mais elle a historiquement créé, au contraire, une dimension plus profonde et presque inévitable aux contraintes de cette petite entité politique : le piège libanais.
Tout au long d’une histoire qui s’étend sur des millénaires, ce piège a été activé à plusieurs reprises par des conquérants et des empires envahisseurs, ainsi que par des seigneurs locaux ayant utilisé la stratégie consistant à diviser pour régner. En outre, nombre d’usurpateurs du pouvoir ont aussi bénéficié de la concurrence locale entre communautés, fondée sur une logique d’auto-division et de domination acceptée. En examinant la mentalité libanaise contemporaine du XXIe siècle, il convient de se rappeler que chaque Libanais s’est identifié comme issu d’une pluralité de communautés confessionnelles bien avant l’établissement, à différents moments au cours des 100 dernières années, des organisations sectaires politico-économiques actuelles, portant les armes ouvertement ou secrètement.
Cette fragmentation historique et cette diversité constituent la base culturelle du Liban. Elles sont à la fois une contrainte et une formidable opportunité. Toutefois, cette opportunité peut se transformer en piège libanais de trois manières : lorsque les diverses communautés du pays restent vulnérables à la corruption, lorsque le corps politique s’en remet à plusieurs reprises à des empires étrangers et à des quasi-empires modernes pour prendre des décisions nationales et lorsque les communautés locales tendent à éviter d’assumer la responsabilité de leur propre conduite, alors que cette responsabilité devrait constituer le fondement de la souveraineté. Le résultat est une mentalité de soumission ouverte aux puissances extérieures, combinée à une pratique éhontée de l’accusation mutuelle entre communautés.
S’accrocher aux illusions de souveraineté
Le cas régional constitue donc, en effet, une matière de premier ordre pour étudier les failles de deux expériences de pensée très populaires du XXe siècle dans la construction d’une paix pratique : le pacifisme politique et les dividendes économiques de la paix. L’environnement qui rend ce cours magistral possible réside dans la forte présence de religions et d’idéologies diverses, qui se sont disputé l’allégeance des entités politiques et des sociétés dans toute la région. Aux niveaux des sociétés de type tribal, des États-nations et des aspirants à l’hégémonie, la région a vu émerger des concurrents actifs pour l’adhésion populaire à des systèmes identitaires qui ont historiquement varié entre islamisme engagé, sionisme convaincu, règne dynastique, laissez-faire capitaliste, utopies socialistes, totalitarisme agnostique et, plus récemment, anarchie des réseaux sociaux.
Le pacifisme politique et la paix économique ne se matérialisent pas dans les sociétés les plus développées et n’ont pas non plus produit d’effet systémique dans les pays les moins avancés, qui luttent pour leur survie de base. Dans le contexte régional arabe, toutefois, pour citer l’économiste et auteur libanais Nassim Taleb, « le Levant a été un producteur massif d’événements décisifs que personne n’avait vus venir ».
En approfondissant l’énigme de la mentalité libanaise, il semble prudent de rappeler les recherches scientifiques sur le développement des états d’esprit, notamment sous l’angle de la mémoire, de la sélection cognitive et de la raison. Un siècle de recherches sur la mémoire reconstructive et constructive a convaincu la plupart des gens que les souvenirs ne sont pas des enregistrements immuables de faits. De même, la dissonance cognitive a été identifiée au milieu du siècle dernier comme un mécanisme d’adaptation permettant de résoudre des contradictions insolubles par le rejet mental. Enfin, la faculté même de la raison humaine a été relevée plus tôt dans le siècle actuel pour son utilité sociale et pour son rôle dans le capital social, c’est-à-dire la capacité d’utiliser le raisonnement afin de construire des arguments après coup et de gagner l’acceptation sociale, ce qui constitue aussi, selon Taleb, un élément central d’un événement de type « cygne noir ».
Cet aspect transactionnel de la raison, selon une étude intitulée « L’énigme de la raison », dépasse la fonction intellectuelle de la raison comme instrument de détection de la vérité ou d’amélioration de la prise de décision, au grand plaisir des responsables politiques et des journalistes. Dans le contexte de l’économie comportementale, comme dans les études comportementales plus larges, les débats sur la mémoire, la raison et un vaste éventail de processus cognitifs et de biais ont revêtu le manteau de vérités évidentes. La compréhension de ces vérités peut éclairer la dichotomie cognitive libanaise et l’obscurité de mentalités façonnées par traumatisme après traumatisme et influencées par faux récits après faux récits, comme cela semble être le cas dans la sphère mentale libanaise après des siècles d’une réalité précaire et non souveraine qui, au moyen de constructions évolutives, a produit des mentalités libanaises contemporaines comme outils de survie et d’intégration sociale.
La paix est une vision qui n’a pas été invalidée par les chocs historiques du siècle dernier, depuis l’horreur du « plus jamais ça » jusqu’au mal que représentent les armes de destruction massive. Mais la paix parfaite n’a jamais été atteinte, pas même avec l’ensemble des compétences, des technologies et des accumulations de savoir du XXe siècle. L’approche la plus rationnelle devrait néanmoins consister à considérer que la paix pratique est un état d’existence digne d’être recherché et atteignable, tout en reconnaissant que, dans les réalités régionales du premier quart du XXIe siècle, la paix économique et la démocratie économique ne constituent pas encore une plateforme d’existence réaliste pour l’espèce sujette aux conflits et productrice de prédateurs qu’est l’homo non sapiens.
En opposition à ce pessimisme, toutefois, le périmètre de la paix économique et de la démocratie économique est en train d’être remodelé et pourrait même s’élargir. L’enjeu est le contrôle du territoire, du métavers et du récit dans le monde numérique, au sein d’une économie mondiale de plusieurs milliards de dollars dont les deux plus grands acteurs, les États-Unis et la Chine, opposés sur les plans idéologique, culturel et social, contrôlent la moitié de la productivité totale, alors que les guerres coûtant des milliards de dollars deviennent la règle du conflit armé.
Pour le monde islamique et la région élargie du Moyen-Orient, ce nouveau champ de risques liés à la guerre et à la paix dans un environnement politique et économique numérisé intervient à un moment où le risque de conflit a été réaffirmé comme élevé et où le modèle iranien a confirmé sa disposition à agir comme un acteur conflictuel déterminé et sans retenue lorsqu’il se sent menacé. Il survient également pendant une période de bascule pour les économies arabes. Les économies autocratiques exportatrices de pétrole du Golfe s’efforcent de se redéfinir dans de nouveaux rôles de pôles de transport, de tourisme, de commerce et de services, en partie grâce à des efforts avancés d’adoption de l’intelligence artificielle et à des aspirations entrepreneuriales.
Ces facteurs contribuent à des déplacements de puissance régionale et à de nouveaux risques de déséquilibre, qui pèsent d’autant plus lourdement sur le Liban qu’Israël n’est plus aujourd’hui seulement une économie développée appartenant à la tranche des hauts revenus du capitalisme avancé, dotée d’exportations technologiques et militaires massives. En 2026, Israël se présente comme un acteur hégémonique régional disposant d’un plan de jeu expansionniste, idéologique, politique et économique. Les illustrations les plus claires du changement de position d’Israël se trouvent peut-être dans l’augmentation de ses exportations d’armes ces dernières années et dans deux nouvelles tentatives de lobbying israélien aux États-Unis visant à faire d’Israël un partenaire stratégique dans des infrastructures militaires critiques.
Dans ces circonstances, les comparaisons tournées vers le passé et les souvenirs d’une quasi-réconciliation ancienne entre le Liban et n’importe quel voisin ou puissance régionale ne sont d’aucune utilité. De nouveaux noyaux de puissance concurrents, porteurs d’un potentiel de conflit régional, ont émergé en Israël, en Iran et dans les pays du Conseil de coopération du Golfe. Comparé aux intérêts de puissance accrus et aux potentiels de concurrence économique de ces pays, le potentiel politique et économique déjà bien moins significatif du Liban semble se trouver à son plus bas niveau depuis plusieurs décennies. Comme l’a prouvé une nouvelle fois la guerre de mars 2026, le pays souffre d’une incapacité à défendre son territoire et se trouve, de plus, exposé à des intrusions territoriales, ou à ce que les critiques d’Israël qualifient de « gazafication » incontrôlée.
Pour résumer la leçon d’anatomie du piège libanais, sa base matérielle réside dans la combinaison entre le petit territoire de l’État, son faible pouvoir politique et sa capacité militaire minimale, ainsi que l’attractivité du pays pour d’éventuels conquérants. Ce piège associe l’expérience, longue de plusieurs siècles, d’une vulnérabilité extrême aux pressions extérieures, y compris celles des parrains étrangers de l’économie, à la disposition d’un corps politique intérieurement dichotomique à ostraciser des groupes plutôt qu’à construire des voies d’intégration.
Rien ne prouve que la souveraineté n’ait jamais protégé le Liban ni qu’elle ait propulsé cet État au point d’en faire un concurrent à égalité avec les pays voisins. De même, rien ne prouve l’existence d’un concept valable de souveraineté nationale pouvant servir de base secrète au succès libanais futur. En outre, Beyrouth ne dispose d’aucun levier politique, militaire ou économique qu’elle puisse mobiliser dans cette situation. Mais une voie existe : en remodelant la mentalité et l’état d’esprit qui se trouvent au cœur du piège libanais, le pays peut commencer à modifier sa propre trajectoire.
