Au Liban, l’instabilité est devenue une charge opérationnelle quotidienne que les entreprises sont de plus en plus contraintes d’absorber seules. Dans ce contexte national, la résilience institutionnelle est vitale pour les petites et moyennes entreprises (PME) parce que l’effondrement économique et les crises sécuritaires récurrentes se combinent pour provoquer des défaillances en cascade dans l’électricité, le secteur bancaire, les chaînes d’approvisionnement et les systèmes administratifs. Pour chaque PME, cela signifie d’abord déterminer quelles fonctions ne peuvent pas être autorisées à faillir, puis les reconstruire au niveau de l’entreprise lorsque l’environnement plus large n’est plus en mesure de les soutenir de façon fiable.
D’après mon expérience dans la direction de la stratégie d’entreprise, de la transformation numérique et du développement commercial, cette question revient généralement à quelques points essentiels de continuité, notamment l’énergie, les paiements, les achats, la documentation, la coordination des équipes et la confiance des clients. Les entreprises qui restent fiables ne sont pas simplement celles qui travaillent davantage. Ce sont celles qui repensent leurs systèmes internes afin que ces fonctions continuent de fonctionner en dépit des ruptures extérieures.
L’électricité constitue l’exemple le plus clair de cette substitution privée. Avant l’essor récent de l’énergie solaire, un rapport national du Fonds Monétaire International (FMI) publié en 2019, qui s’appuyait sur des données de la Banque mondiale relatives aux entreprises, a révélé que 97 pour cent des entreprises interrogées au Liban déclaraient subir des coupures d’électricité, tandis que 84 pour cent affirmaient avoir recours à des générateurs privés qui couvraient près de la moitié de leurs besoins en électricité. Ces chiffres doivent désormais être lus comme une base de référence antérieure à l’essor du solaire, et non comme une description actuelle du marché. Cependant, la leçon managériale demeure la même, car les entreprises ont dû mettre en place des systèmes énergétiques parallèles, le système public n’étant pas suffisamment fiable.
La réponse à l’effondrement du réseau électrique public a été remarquable. Selon le rapport 2023 sur l’état du photovoltaïque solaire du Centre Libanais pour la Conservation de l’Énergie (LCEC), la capacité solaire photovoltaïque installée est passée de 92 MWc à la fin de 2020 à 1 081 MWc à la fin de 2023, tandis que l’investissement cumulé atteignait près de 1,4 milliard de dollars. Lors de la Semaine de l’énergie à Beyrouth, en septembre 2023, des chiffres liés au LCEC indiquaient que la capacité solaire décentralisée avait déjà dépassé 1 000 MW et qu’elle se dirigeait vers environ 1 300 MW vers la fin de l’année. Comme la capacité effective de production d’Électricité du Liban avait fortement chuté, cela signifiait que la capacité solaire installée représentait alors plus de 40 pour cent de la capacité de production électrique disponible dans le pays. Dans son rapport final de 2023, le LCEC a indiqué que le solaire avait contribué à hauteur de 15 pour cent au mix réel de production d’électricité du Liban sur l’ensemble de l’année, contre 2,2 pour cent en 2021.
Cette évolution est importante parce que le solaire au Liban ne relève pas seulement de l’énergie. Il relève aussi de l’institutionnel. Il montre ce qui se produit lorsque les ménages, les entreprises et les institutions sont contraints de remplacer une fonction publique manquante par la coordination privée, l’investissement privé et la prise de risque privée.
La même dynamique est devenue visible dans le secteur financier. L’effondrement bancaire libanais est souvent abordé sous l’angle de l’épargne, de la monnaie et des pertes macroéconomiques. Au niveau des entreprises, il est également devenu une perturbation opérationnelle. Lorsque les canaux bancaires conventionnels sont devenus peu fiables, les entreprises ne pouvaient plus traiter la facturation, la logique de paiement, le calendrier des achats et la coordination avec les fournisseurs comme de simples routines administratives d’arrière-bureau.
Dans notre société de sécurité d’entreprise, le maintien d’un service ininterrompu nous a obligés à repenser rapidement ces systèmes. La question n’était pas simplement de savoir si l’argent circulait. Elle s’agissait de savoir si la continuité du service pouvait être préservée alors même que l’infrastructure financière s’effondrait. En ce sens, la perturbation bancaire n’a pas seulement créé une douleur financière. Elle a aussi contraint les entreprises à redessiner leurs processus commerciaux en temps réel.
Données et mémoire institutionnelle
Une autre fonction devient plus importante à mesure que les institutions publiques s’affaiblissent, à savoir la documentation, plus précisément la capacité des PME du secteur privé à conserver des registres internes fiables lorsque les systèmes gouvernementaux et les documents publics ne peuvent plus servir de référence sûre. Dans les environnements stables, la documentation est souvent considérée comme une simple tâche administrative. Dans les environnements instables, où l’on ne peut pas compter sur l’État pour conserver les registres ou fournir des preuves documentées, elle devient une infrastructure de continuité. Lorsque les équipes sont sous pression, que l’accès aux sites devient plus difficile, que la disponibilité du personnel fluctue et que la conformité doit malgré tout être maintenue, les registres deviennent une partie de l’ossature opérationnelle.
C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne considère pas la résilience comme une simple improvisation. L’improvisation aide dans l’instant, mais elle ne crée pas la fiabilité. La fiabilité naît de la transformation des enseignements en processus, notamment des registres traçables, des rapports conservés, des historiques accessibles, des passations plus claires et des systèmes qui ne dépendent pas entièrement de la mémoire ou de la disponibilité d’une seule personne.
D’après mon expérience, les entreprises qui fonctionnent avec davantage de fiabilité dans l’instabilité tendent à reconstruire les mêmes six capacités au niveau de l’entreprise. Elles apprennent à détecter plus rapidement les signaux du marché, des infrastructures, du secteur financier, des fournisseurs et des clients en temps réel, à décider plus vite en raccourcissant les chaînes de décision avant que les problèmes ne s’aggravent et à adapter les processus dans des limites claires en donnant au personnel assez de flexibilité pour réagir sans perdre la responsabilité. Elles apprennent également à protéger les points de continuité, notamment la facturation, les achats, la conformité, la coordination des équipes et le service client, à préserver la confiance de manière visible grâce à une communication plus claire et à un soutien client plus stable et, avec le temps, à transformer les contraintes en avantages opérationnels en utilisant les adaptations imposées par la crise pour bâtir des systèmes plus sobres et plus réactifs.
Note pour les décideurs politiques
La leçon pour les décideurs publics et les prêteurs est claire. Si les PME libanaises reconstruisent en privé la continuité dans l’énergie, les paiements, la logistique et la conformité, elles supportent donc des coûts qui restent souvent invisibles dans l’analyse commerciale conventionnelle. Le soutien des PME ne peut pas être réduit au seul financement. Il doit tenir compte du fardeau institutionnel que les entreprises absorbent déjà à travers des systèmes de secours, des circuits de travail dupliqués, une coordination supplémentaire et des mesures de continuité autofinancées.
C’est pourquoi la résilience institutionnelle au Liban ne devrait pas être idéalisée. Reproduire en privé des fonctions qui devraient être publiquement fiables est coûteux, inefficace et souvent épuisant. Cependant, c’est aussi l’une des explications les plus claires de la raison pour laquelle certaines entreprises restent fiables tandis que d’autres deviennent fragiles. Les PME libanaises les plus résilientes sont celles qui peuvent assurer la continuité institutionnelle de l’intérieur vers l’extérieur.
