Épuisé par la guerre au printemps 2026, le Liban arrive à la table des négociations avec Israël dans une situation socioéconomique désespérée et avec une question urgente. Cette question, qui anime le gouvernement libanais dirigé par le président Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, consiste à savoir si un accord avec Israël peut garantir la cessation des hostilités et ouvrir la voie à une reprise économique.
Dans la société libanaise, l’idée même de négocier directement avec Israël porte un potentiel de transformation important, bien qu’une partie de ce potentiel demeure socialement clivante. De plus, si la paix peut être nécessaire pour permettre un tournant positif dans l’économie, elle est presque certainement insuffisante. En effet, l’effondrement économique du Liban précède la guerre, et ses causes sont structurelles, politiques et auto-infligées.
Pour comprendre ce qu’un règlement peut offrir ou ne pas offrir, Executive a élaboré trois scénarios. Il s’agit d’un scénario de paix sans réformes, d’un scénario de réformes sans paix et d’un scénario combinant réformes et paix, dans une démarche visant à cartographier les trajectoires de croissance divergentes que chacun implique.
La guerre entre Israël et le Hezbollah a éclaté en 2023, après près de dix-sept années de calme relatif le long de la frontière sud du Liban, avant de s’intensifier de manière frappante en septembre 2024. Le conflit est survenu à un moment où le Liban souffrait déjà de corruption, d’effondrement économique, de faillite bancaire, d’un endettement élevé et d’un manque de souveraineté institutionnelle. Bien que la guerre n’ait duré que deux mois, le cessez-le-feu qui a suivi n’a jamais produit de stabilité durable, tandis que les violations et les frappes israéliennes se sont poursuivies tout au long de la période.
À la suite de l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024, le Liban a connu d’importants développements politiques, notamment l’élection d’un président, la formation d’un nouveau gouvernement et une série de nominations dans des institutions clés de l’État. Ces changements ont contribué à raviver l’espoir de réformes et à une reprise économique modeste, accompagnée d’une croissance du PIB réel atteignant 3,5 pour cent en 2025, selon le Lebanon Economic Monitor de la Banque mondiale, après une forte contraction enregistrée l’année précédente.
En mars 2026, les hostilités ont de nouveau éclaté, se prolongeant au-delà de quatre-vingt-dix jours et ravivant les craintes de voir le Liban rester prisonnier d’un cycle de conflit et d’instabilité. À la fin du mois de mai, le ministère libanais de la Santé publique avait fait état de plus de 3 300 morts et de plus de 10 000 blessés. Le 21 mai, l’agence de presse internationale Reuters a rapporté une estimation du ministre libanais des Finances, Yassine Jaber, faisant état de 20 milliards USD de dégâts et d’une contraction économique de sept pour cent.
La paix sans réforme
La première trajectoire qui mérite d’être suivie est celle d’un scénario de paix fondé sur des données observables provenant de pays de la région ayant emprunté des voies similaires. Le traité de paix conclu en 1994 entre Israël et la Jordanie n’a pas seulement mis fin à l’état de guerre entre les deux pays, mais il a aussi jeté les bases d’une coopération dans le commerce, le tourisme, les transports, l’énergie, l’eau, les télécommunications et l’investissement. L’accord reposait sur la conviction que la stabilité et l’intégration régionale créeraient de nouvelles possibilités de croissance économique.
L’année suivant le traité, la Banque mondiale a enregistré une croissance du PIB de six pour cent, prolongeant ainsi une période de croissance économique observée sur deux ans. Dans l’ensemble, le Royaume hachémite a bénéficié d’une augmentation de l’aide étrangère, d’un essor du tourisme, d’un renforcement des relations diplomatiques avec les pays occidentaux et d’une confiance accrue des investisseurs.
Cependant, selon les données du Fonds monétaire international, la croissance a ralenti au cours des années suivantes et s’est établie en moyenne autour de 3 pour cent par an depuis 2010. Ce ralentissement reflétait la persistance de défis structurels et la faiblesse des capacités institutionnelles. Ainsi, bien que la stabilité ait contribué à améliorer l’environnement des affaires, à attirer le soutien international et à encourager l’investissement, elle n’a pas fondamentalement modifié la trajectoire économique du pays.
L’expérience jordanienne démontre les limites de la paix en tant que stratégie économique. Plus de trente ans après l’accord de paix, le pays continue de faire face à un chômage élevé, à une dépendance à l’aide étrangère, à une dette publique importante et à des taux de croissance modestes qui fluctuent généralement entre 2 et 3 pour cent par an depuis 2010.
La Jordanie n’est pas le seul exemple régional. L’Égypte, première nation arabe à avoir officiellement conclu un accord de paix avec Israël, a connu une trajectoire similaire. Le traité de paix entre l’Égypte et Israël de 1979, signé par le président Anwar El Sadat et le Premier ministre Menachem Begin en présence du président américain Jimmy Carter, a contribué à renforcer la stabilité ainsi que les relations de l’Égypte avec les pays occidentaux. Il a aussi été suivi d’une aide économique et militaire américaine substantielle, combinée à une hausse des revenus touristiques, des transferts de fonds et de l’activité du canal de Suez.
Les données du Fonds monétaire international reflètent cette dynamique, puisqu’elles indiquent une croissance réelle du PIB égyptien de 3,4 pour cent en 1980, légèrement en baisse à 2,2 pour cent l’année suivante, avant une accélération jusqu’à un pic record de près de 9 pour cent en 1983. Toutefois, malgré ce qui pourrait être décrit comme une prime initiale de paix, l’Égypte a continué de faire face à la corruption, aux inefficacités bureaucratiques, à l’incapacité de favoriser une croissance pluraliste et à des défis économiques persistants après ces premiers dividendes, tandis que la croissance économique a continué de chuter fortement pendant une décennie. Bien qu’elle ait de nouveau progressé en 1997 grâce à des réformes structurelles menées au niveau de l’État, l’économie égyptienne reste marquée par des cycles répétés d’expansion et de ralentissement, avec des reprises incapables de retrouver les sommets précédents.
Ce schéma suggère que, si la paix peut contribuer à la stabilité et à la croissance, elle ne garantit pas une transformation économique durable. L’expérience de la Jordanie et de l’Égypte indique que la paix peut améliorer les conditions économiques et créer de nouvelles possibilités, mais qu’elle ne garantit pas, à elle seule, une croissance soutenue ni une transformation structurelle.
Les réformes sans paix
Si la paix ne constitue pas, à elle seule, une garantie de prospérité économique, il convient de se demander si les réformes, en l’absence d’un environnement favorable créé par une paix négociée, peuvent constituer un moteur approprié de croissance. L’expérience propre du Liban suggère que les efforts de réforme ne garantissent pas, à eux seuls, une croissance durable. À partir de 2011, des gouvernements successifs ont lancé des initiatives de lutte contre la corruption et de gouvernance, notamment l’élaboration d’une Stratégie nationale de lutte contre la corruption et l’adoption de lois sur l’accès à l’information, la protection des lanceurs d’alerte et le contrôle anticorruption.
Pourtant, ces efforts se sont déployés dans un contexte d’incertitude politique, de récurrence de la guerre et des sanctions, d’effets de débordement du conflit syrien et d’arrivée d’un grand nombre de réfugiés. Malgré ces défis, les données du Fonds monétaire international montrent que l’économie est passée d’une croissance de 0,9 pour cent en 2011 à 2,8 pour cent, 3,8 pour cent et 2,4 pour cent au cours des trois années suivantes. Cette période illustre la manière dont les réformes et les améliorations institutionnelles peuvent soutenir l’activité économique même dans des circonstances difficiles, tout en mettant aussi en évidence les limites des réformes en l’absence de stabilité durable.
Durant les premières années du mandat de Rafik Hariri comme Premier ministre, entre 1992 et 1996, le Liban a connu une période au cours de laquelle d’ambitieux plans de reconstruction ont coïncidé avec des espoirs relativement élevés de paix régionale après les processus de Madrid et d’Oslo. Le gouvernement Hariri a lancé Horizon 2000, un vaste programme de reconstruction et de réforme visant à rebâtir les infrastructures, à restaurer le secteur bancaire et à raviver le rôle de Beyrouth comme centre financier et commercial régional. Cette combinaison d’élan réformateur interne et d’un environnement extérieur dans lequel un règlement arabo-israélien plus large semblait plausible a contribué à un fort rebond économique. Le Fonds monétaire international a enregistré des taux de croissance annuels moyens du Liban situés entre 7 et 8 pour cent durant ces années, atteignant plus de 10 pour cent en 1996, soit le niveau le plus élevé de son histoire d’après-guerre. La confiance dans la monnaie a été rétablie, les entrées de capitaux ont augmenté et l’activité de reconstruction a stimulé la croissance dans la construction, les services et la finance.
Cependant, cette période illustre aussi la fragilité d’une croissance fondée sur des attentes plutôt que sur une paix effectivement réalisée. Alors que le processus de paix régional s’enlisait entre le milieu et la fin des années 1990 et que les tensions politiques internes refaisaient surface, les taux de croissance ont fortement reculé, tandis que le fardeau de la dette accumulée durant la phase de reconstruction devenait de plus en plus difficile à gérer. L’épisode de 1992 à 1996 offre donc un contrepoint utile à la période d’après 2011 évoquée ci-dessus : alors que la période ultérieure montre des réformes progressant sans paix, les premières années Hariri montrent une forte croissance portée en partie par les réformes, mais fortement dépendante d’un dividende de paix attendu qui ne s’est finalement pas matérialisé, laissant l’économie exposée lorsque ces attentes se sont dissipées.
En s’appuyant sur cette expérience, le scénario d’Executive fondé sur les réformes sans stabilité commence avec la croissance de 4 pour cent enregistrée en 2025 selon les données de la Banque mondiale, reflétant les gains associés à une période de stabilité relative et de réformes institutionnelles. Il suppose ensuite une contraction similaire à la récession libanaise d’après-guerre de 2024, avant un retour à des taux de croissance comparables à ceux observés après 2011.
À partir de l’expérience et des cycles passés du Liban, notamment les fortes fluctuations de la croissance du PIB dans les années 2000, le scénario suppose qu’une trajectoire de réformes sans stabilité a peu de chances de suivre une courbe ascendante régulière. Les périodes de croissance peuvent être interrompues par de nouveaux chocs sécuritaires, des crises politiques ou des tensions régionales, produisant ainsi un schéma de reprise inégale dans lequel les gains économiques sont suivis de revers avant que la croissance ne reprenne à nouveau.
Ce scénario suggère que les réformes peuvent contribuer à atténuer les coûts économiques de l’instabilité et à soutenir la reprise, mais que leurs bénéfices complets, qui pourraient, selon les estimations d’Executive, se traduire par une économie dotée d’un PIB de 200 milliards USD, ont peu de chances de se réaliser sans un environnement politique plus sûr et plus prévisible.
Paix et réformes : une projection encore irréalisée
Sans surprise, une trajectoire plus prometteuse apparaît lorsque les réformes sont associées à la stabilité. Ce scénario spéculatif suppose que le Liban parvient à traiter les problèmes mentionnés et à mettre en œuvre des réformes, tout en atteignant la stabilité nécessaire à une reprise de long terme.
La paix extérieure de facto, telle qu’elle existait de manière précaire durant la période allant de 2006 à 2023 malgré l’absence de monopole étatique de la violence et la présence simultanée d’un Hezbollah à la fois politique et militarisé, est remplacée, aux fins de ce scénario, par l’hypothèse d’un traité de paix formel entre le Liban et Israël, garanti par des accords internationaux et régionaux.
Ce scénario anticipe une convergence entre la paix et l’élan réformateur, dont les indications positives sont confirmées par les données et les avis d’experts. Dans le Lebanon Economic Monitor de janvier 2026, les projections de la Banque mondiale estiment que le Liban pourrait maintenir une croissance d’environ 4 pour cent si les efforts de réforme se poursuivent et si la stabilité politique est préservée, ce qui rejoint les prévisions du Fonds monétaire international. Plusieurs économistes libanais, dont Marwan Baraket, Layal Mansour et Fouad Zmokhol, ont exprimé des points de vue similaires dans des entretiens accordés à Executive Magazine, en soulignant l’importance des réformes structurelles pour restaurer la croissance à long terme et reconstruire la confiance dans l’économie.
De manière décisive, ce scénario suppose aussi qu’une solution sera trouvée au problème le plus ancien, c’est-à-dire le complexe d’inefficacité et de corruption qui a été invariablement identifié comme résidant dans l’entreprise publique libanaise d’électricité, Électricité du Liban. Un document de travail de recherche sur les politiques publiques publié en 2007 par la Banque mondiale estimait que la réforme du seul secteur de l’électricité pourrait accroître le potentiel de croissance du Liban d’environ 0,2 à 0,3 point de pourcentage par an.
Malgré d’innombrables rapports, conférences, manifestations populaires et promesses gouvernementales affirmant le contraire, l’idée selon laquelle la réforme d’Électricité du Liban pourrait constituer un moteur de croissance demeure aussi incontestable en 2026 qu’elle l’était en 2007. Un diagnostic de la gouvernance et de la corruption publié en juin 2026 par le Fonds monétaire international cite le secteur de l’électricité comme un exemple permettant d’examiner l’impact de la corruption et des systèmes de clientélisme sur la prestation des services publics, tout en décrivant la réforme d’Électricité du Liban comme toujours en suspens.
Le secteur de l’électricité au Liban offre un exemple clair d’échec de gouvernance parmi d’autres exemples de mauvaise gestion des entreprises publiques et des actifs de l’État, dont beaucoup ne disposent pas d’une valorisation claire. Des décennies d’ingérence politique, de réformes retardées et de mauvaise gestion ont transformé ce qui aurait dû être un moteur de croissance économique en un lourd fardeau pour les finances publiques. Le secteur est devenu un symbole de l’incapacité de l’État à fournir efficacement des services de base. Selon le rapport 2026 de BlomInvest Bank intitulé Turning the Lights On : Solutions for Lebanon’s Electricity Crisis (Solutions pour la crise d’électricité au Liban), la dette cumulée du secteur de l’électricité et les paiements d’intérêts connexes dépassaient 43 milliards de dollars en 2020, ce qui en faisait l’un des principaux contributeurs à la dette publique libanaise.
Il convient de noter que bon nombre des autres défis structurels identifiés dans le document de travail de recherche sur les politiques publiques de la Banque mondiale de 2007 restent pertinents aujourd’hui et que les progrès accomplis pour répondre aux principales contraintes économiques du pays demeurent limités. En outre, une réforme budgétaire pourrait générer une croissance annuelle d’environ 0,3 à 0,4 pour cent par an. Notre scénario retient prudemment uniquement la borne inférieure de l’estimation relative à la réforme du secteur de l’électricité et augmente progressivement la croissance de 4 pour cent à 5 pour cent sur six années consécutives. Cette hypothèse volontairement prudente ne tient pas pleinement compte des gains potentiels qui pourraient découler de réformes plus larges dans la gouvernance, l’administration publique, les efforts de lutte contre la corruption et le secteur bancaire.
La comparaison des trois scénarios met en évidence une leçon centrale pour le Liban : ni la paix ni les réformes ne semblent suffisantes lorsqu’elles sont envisagées séparément. Le scénario de paix suggère que la stabilité peut produire des bénéfices économiques importants en réduisant l’incertitude, en encourageant l’investissement, en améliorant l’accès au soutien international et en créant un environnement plus favorable à l’activité du secteur privé. Cependant, à partir des expériences passées, il est possible de conclure que la stabilité peut créer des possibilités, mais qu’elle ne traite pas, à elle seule, les faiblesses structurelles qui limitent la performance économique. La trajectoire de paix présentée ici constitue uniquement un repère illustratif et non une prévision. La structure économique, les institutions, le profil démographique et l’environnement politique du Liban diffèrent sensiblement de ceux de la Jordanie et de l’Égypte, ce qui signifie que les résultats réels pourraient être plus solides ou plus faibles selon une série de facteurs propres au cas libanais.
Le scénario combinant réformes et stabilité produit le résultat le plus solide. Dans ce cas, les réformes gouvernementales et sectorielles réduisent les inefficacités de longue date et accroissent la capacité productive de l’économie, tandis que la stabilité fournit la prévisibilité nécessaire à l’expansion des entreprises. Cette combinaison permet aux bénéfices des réformes de se traduire pleinement en croissance économique et crée les conditions d’une reprise plus durable.
Si les réformes peuvent améliorer les fondamentaux économiques et soutenir la reprise, la poursuite du conflit et l’instabilité politique risqueraient de décourager l’investissement, de perturber le tourisme, de retarder la reconstruction et de laisser la croissance vulnérable à des revers récurrents. Des gains économiques peuvent encore se produire, mais ils seraient probablement plus limités, moins prévisibles et plus facilement annulés par de futurs chocs.
L’analyse suggère donc que le plus grand défi auquel le Liban est confronté ne consiste pas à choisir entre la paix et les réformes, mais à parvenir à les réaliser simultanément.
La question posée au Liban
Le débat autour d’un éventuel accord entre le Liban et Israël est souvent présenté comme un choix entre la guerre et la paix, le conflit et la stabilité. Pourtant, la question économique est plus complexe. L’histoire suggère que la paix peut créer des possibilités en encourageant l’investissement, en relançant le tourisme, en réduisant l’incertitude et en ouvrant de nouveaux canaux de coopération régionale. Toutefois, la paix seule ne se traduit pas automatiquement par la prospérité.
L’effondrement économique du Liban n’a pas commencé avec la guerre actuelle. Bien avant le dernier conflit, le pays était aux prises avec une crise bancaire, des pénuries chroniques d’électricité, une dette publique croissante, la corruption, des institutions étatiques faibles et des infrastructures défaillantes. Ces problèmes structurels continueraient de freiner la croissance quelle que soit la situation à la frontière. Sans institutions plus solides, davantage de transparence, de responsabilité et de véritables réformes économiques, une grande partie des bénéfices potentiels de la stabilité risque d’être perdue au profit des mêmes défaillances de gouvernance qui ont initialement contribué à la crise.
La question qui se pose aujourd’hui au Liban n’est donc pas simplement de savoir si la paix peut générer des bénéfices économiques. L’histoire suggère qu’elle le peut. La question la plus importante est de savoir si le Liban peut bâtir les institutions capables de transformer ces possibilités en prospérité durable.
