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La même odeur, de nouveauFRENAR

Transformation des déchets du Liban en richesse économique

by Executive Editors

Parler des déchets, ou plutôt, pardon, débattre des solutions politiques de gestion des déchets solides, relève presque de la tradition parlementaire en République libanaise. Il y a dix ans, durant l’été 2015, la fermeture, longtemps retardée, de la décharge saturée de Naameh, au sud de Beyrouth, avait contraint les camions de Sukleen à rentrer à vide. En quelques semaines, les rues de la capitale s’étaient retrouvées envahies par des montagnes d’ordures en décomposition. Le mouvement « You Stink » qui en avait résulté avait mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans les rues. À son apogée, quelque 250 000 manifestants avaient été recensés au cours d’une seule journée en août 2015, faisant des déchets l’un des symboles les plus saisissants de la faillite de l’État libanais depuis la guerre civile.

Dix ans plus tard, le Liban reste enlisé dans des déchets qui, pour l’essentiel, ne sont pas recyclés, tandis que les débats sur leur gestion demeurent irrésolus, aussi bien dans l’espace public que dans les couloirs du Parlement. Dans ce dernier, la controverse politique porte notamment sur le texte d’un amendement législatif adopté en janvier 2026, connu sous le nom de loi n° 38 de 2026, ainsi que sur le rôle d’une nouvelle entité gouvernementale, l’Autorité nationale de gestion des déchets solides, ou SWMA, dirigée par Marwan Rizkallah.

Les débats autour de la gestion des déchets soulèvent plusieurs questions, notamment celle de savoir qui doit administrer le secteur libanais des déchets, mais aussi une question moins explicite : qui tire profit, financièrement et politiquement, de son dysfonctionnement persistant ? Comme c’est le cas dans de nombreux secteurs défaillants au Liban, les solutions à ce problème profondément enraciné exigent autant de volonté politique que de ressources, de renforcement des capacités et de connaissance des meilleures pratiques susceptibles d’être adaptées au contexte libanais.

Après avoir examiné de près la problématique des déchets au cours des dernières semaines, les rédacteurs d’Executive ont conclu que, dans les grandes lignes, la solution semble reposer sur la décentralisation, la dépolitisation, la transparence et la réglementation, ainsi que sur un changement fondamental de la mentalité libanaise afin de ne plus considérer les ordures comme de simples déchets et non plus comme une charge, mais comme une véritable ressource économique.

Pris au piège de la centralisation

Durant la majeure partie de la période ayant suivi la guerre civile, le Liban a géré la collecte des déchets selon un système fortement centralisé, réparti entre trois fonctions distinctes qui, vues de l’extérieur, semblaient manquer de coordination et de communication. Le ministère de l’Environnement définissait les politiques et les stratégies, le Conseil du développement et de la reconstruction, ou CDR, confiait la collecte à une poignée d’opérateurs privés, notamment Sukleen jusqu’en 2018, puis RAMCO et City Blu, tandis que l’ensemble du système était financé par l’intermédiaire du Fonds municipal indépendant, placé sous la tutelle du ministère des Finances.

Le ministère des Finances et le Fonds municipal indépendant collectaient, au nom des municipalités, les fonds destinés à la collecte, au traitement et à l’élimination des déchets solides, puis les redistribuaient sans associer les municipalités au processus. C’est ce qui ressort de la documentation gouvernementale relative à la Stratégie nationale de gestion intégrée des déchets solides, notamment du résumé exécutif d’une étude menée en coordination avec la Banque mondiale en février 2024. Le Liban compte 1 065 municipalités, soit l’un des nombres de municipalités par habitant les plus élevés parmi les pays de taille comparable, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur et des Municipalités publiés l’an dernier. Pourtant, ces municipalités n’avaient pratiquement aucun pouvoir légal sur le choix de l’entreprise chargée de collecter leurs déchets, sur le coût du service ou sur l’utilisation des fonds.

Le Liban produit environ 6 500 tonnes de déchets solides municipaux par jour à l’échelle nationale, selon les estimations du Programme des Nations unies pour le développement. Cependant, l’effondrement économique a réduit les volumes quotidiens d’environ un quart entre 2018 et 2022, ceux-ci passant d’environ 7 300 tonnes par jour à près de 5 600 tonnes, selon un rapport du CDR publié en 2024. Seule une faible proportion de ces déchets est récupérée. Les estimations font état d’environ 8 pour cent de déchets recyclés à l’échelle nationale, proportion qui atteint entre 15 et 20 pour cent lorsque le compostage et la récupération des matériaux sont également pris en compte. La majorité des déchets restants est mise en décharge ou, pire encore, déversée illégalement dans les vallées libanaises ou brûlée. Une note technique de la Banque mondiale publiée en 2023 révélait que la plupart des municipalités consacraient plus de 75 pour cent de leur budget total à la collecte et à l’élimination des déchets, plongeant certaines d’entre elles dans le déficit et réduisant considérablement leur capacité à fournir d’autres services.

Parallèlement, les infrastructures existantes de traitement des déchets ont constamment fonctionné en dessous de leur capacité nominale. Ainsi, l’installation de tri de la Quarantaine à Beyrouth a été conçue pour traiter 1 800 tonnes par jour, soit près d’un tiers de l’ensemble des déchets produits quotidiennement dans le pays concentré sur un seul site. Pourtant, l’installation est restée pratiquement hors service pendant plusieurs années après l’explosion du port en 2020 et ne s’approche que maintenant d’une réouverture partielle, avec une capacité réduite à 1 250 tonnes par jour. Cette remise en service intervient à la suite d’un programme de réhabilitation financé par l’Allemagne et l’Union européenne, que le PNUD prévoyait d’achever aux alentours d’octobre 2025. Confier à une seule installation une part aussi importante de la charge nationale constitue une fragilité majeure, d’autant plus qu’elle reste exposée aux aléas politiques et financiers du Liban.

Cet élément constitue précisément l’un des principaux arguments en faveur de la décentralisation. Il a trouvé un écho législatif le 5 janvier 2026, lorsque le Parlement a adopté la loi n° 38, modifiant l’article 28 de la loi initiale de 2018 sur les déchets afin d’autoriser les municipalités à percevoir directement des redevances auprès des ménages et des entreprises et à conclure elles-mêmes des contrats avec les sociétés de collecte selon leurs propres conditions. Les municipalités peuvent désormais également confier la perception des redevances à des prestataires externes, et non plus seulement la collecte physique des déchets. Ainsi, même les conseils municipaux disposant de ressources limitées peuvent mettre en œuvre le nouveau système sans devoir acquérir toute l’expertise nécessaire en interne.

Les sceptiques soulignent cependant que nombre de municipalités libanaises fonctionnent à peine comme de véritables institutions. Selon les informations communiquées par les observateurs électoraux lors des dernières élections municipales, au moins 134 des 1 065 municipalités du pays avaient été officiellement dissoutes avant la tenue, en mai 2025, des premières élections municipales depuis près d’une décennie. De nombreuses autres étaient, en pratique, considérées comme inactives en raison de différends politiques ou d’un manque de financement. Pour que les nouvelles responsabilités confiées aux municipalités par la loi sur les déchets puissent être exercées efficacement, les sceptiques, dont fait partie ce magazine, estiment que le gouvernement central doit fournir de toute urgence un soutien visant à renforcer les capacités afin de transformer les déchets en ressources, tout en mettant en place une réglementation destinée à empêcher la multiplication des décharges illégales et en faisant de la transparence un point de départ incontournable.

Dépolitiser un secteur longtemps exposé aux intérêts particuliers

Si la décentralisation répond à la question de savoir qui administre le système, la dépolitisation semble constituer la clé permettant de répondre à une interrogation plus épineuse : pourquoi le système continue-t-il d’échouer, quelle que soit l’autorité officiellement chargée de le gérer ? L’histoire de la décharge de Naameh en offre une illustration éloquente. Ouverte en 1997 comme une solution « temporaire » destinée à accueillir environ 2 millions de tonnes, elle a finalement fermé en 2015 après avoir reçu près de 15 millions de tonnes. Pendant presque deux décennies, les responsables politiques ont été incapables de s’accorder sur un site alternatif, notamment parce que chaque décision concernant l’emplacement d’une décharge au Liban revêt une dimension confessionnelle et territoriale.

La structure de financement a, en outre, aggravé ce problème. Faire transiter le financement du secteur par le Fonds municipal indépendant et le Trésor public plutôt que par des redevances directement et de manière transparente liées au coût réel du service a rendu difficile l’établissement d’un lien entre les sommes investies et les résultats obtenus. De plus, ces flux financiers sont restés opaques aux yeux des municipalités. Ce type de ressources, dont l’accès est contrôlé au niveau central, peut facilement être politisé. C’est notamment pour cette raison que les efforts de réforme sont restés bloqués pendant des années, même après l’adoption initiale de la loi n° 80 en 2018, laquelle a établi le cadre juridique de la gestion intégrée des déchets solides.

Dépolitiser le secteur permettrait donc de cantonner le gouvernement central aux fonctions qu’il peut, dans l’idéal, exercer légitimement, notamment définir et réglementer des normes techniques contraignantes, contrôler leur respect et imposer des sanctions. La mise en œuvre et le financement seraient ensuite transférés au niveau municipal, où l’incitation à fournir un service efficace est la plus forte, puisque les électeurs et les propriétaires d’entreprises peuvent observer directement les résultats au niveau local.

Clarifier et séparer les responsabilités

Sur le papier, la structure institutionnelle du secteur a maintenu distinctes les fonctions du ministère de l’Environnement, du CDR et du Fonds municipal indépendant relevant du ministère des Finances. Dans la pratique, aucune de ces trois institutions ne rendait véritablement des comptes aux municipalités ou au public. D’ailleurs, la Stratégie nationale libanaise de gestion intégrée des déchets solides reconnaît elle-même que le secteur ne disposait pas d’un organisme réglementaire spécialisé, ce qui explique notamment pourquoi elle prévoit la création d’une Autorité nationale de gestion des déchets solides chargée d’exercer une fonction centrale de supervision.

Le conseil d’administration et le directeur de cette autorité ont été nommés parallèlement à l’approbation, par le gouvernement, de sa stratégie nationale actualisée à la charnière de 2025 et 2026. Les documents gouvernementaux décrivent explicitement le rôle envisagé pour la SWMA comme étant de nature réglementaire. Cependant, aucune documentation publique ne précise encore comment ses fonctions de financement, de passation de contrats et de réglementation seront concrètement réparties et mises en œuvre, ni quel sera son budget de fonctionnement. Il reste donc à voir si le mandat de la SWMA correspondra réellement au modèle annoncé lorsqu’elle deviendra, le cas échéant, pleinement opérationnelle.

Faire des déchets une ressource économique

La pierre angulaire de toute solution durable à la gestion des déchets solides, et sans doute l’élément susceptible de modifier le plus profondément la perception du public, semble paradoxalement être le moins débattu. Les discussions récentes ont surtout porté sur le financement du traitement des déchets valorisables, notamment sur la question de savoir qui doit payer et à hauteur de quel montant. Or, ce débat particulier, que les rédacteurs d’Executive considèrent comme complexe, politisé et globalement improductif, passe à côté d’un élément essentiel : les déchets du Liban constituent une ressource encore largement inexploitée.

En septembre 2022, une séance de questions-réponses organisée par l’écosystème entrepreneurial Berytech avec Samar Khalil, experte de longue date dans la gestion des déchets, estimait le chiffre d’affaires potentiel du secteur libanais du recyclage entre 65 millions et 272 millions de dollars par an. Elle évaluait parallèlement à environ 64 millions de dollars par an les pertes actuelles liées aux seuls matériaux issus des déchets électroniques non récupérés, auxquelles s’ajoutent les pertes associées au papier et aux déchets organiques non valorisés, essentiellement parce qu’une trop faible proportion des déchets est triée à la source. La même analyse estimait qu’un secteur du recyclage fonctionnant correctement pourrait créer entre 1 900 et 2 500 nouveaux emplois sur une période d’environ neuf ans.

Un autre exemple particulièrement actuel, dont l’exploitation du potentiel est devenue urgente, même si elle reste compliquée par les bombardements israéliens en cours, concerne les gravats. Le Liban produit environ 1,65 million de tonnes de déchets de construction et de démolition chaque année, dont 40 à 45 pour cent sont concentrés à Beyrouth et au Mont-Liban, tandis que seulement 10 pour cent sont recyclés, selon une note de politique publique publiée en août 2025 par le Nature Conservation Center de l’Université américaine de Beyrouth. Le document modélise un programme national de recyclage progressif qui permettrait d’atteindre un taux de récupération de 80 pour cent d’ici 2036. Il estime également qu’une industrie du recyclage des gravats correctement réglementée, permettant de transformer les débris en granulats, en asphalte récupéré et en métaux valorisés, pourrait représenter un marché annuel de 20 à 25 millions de dollars. Plus important encore, cette industrie réduirait directement la nécessité d’extraire des matières premières des montagnes libanaises.

Les exportations libanaises de fer et d’acier constituent un deuxième exemple. À elles seules, elles représentaient 120,3 millions de dollars en 2024, selon les données commerciales de la base UN Comtrade, sur un total de 4,29 milliards de dollars d’exportations nationales cette année-là. Cette source de revenus, qui repose dans une large mesure sur la ferraille et les matériaux récupérés, pourrait raisonnablement progresser grâce à une amélioration du tri et de la collecte au niveau national. Cependant, les classifications de la base Comtrade ne permettent pas de déterminer précisément quelle part des 120,3 millions de dollars provenait spécifiquement de ferraille récupérée par rapport aux autres produits sidérurgiques.

Au cours de la dernière décennie, de nombreuses initiatives ambitieuses ont tenté d’ancrer une véritable culture locale du recyclage, avec des résultats variables. Des projets tels que Recycle Lebanon, fondé en 2015, ainsi que sa branche commerciale EcoSouk, qui se présente comme le premier magasin zéro déchet du Moyen-Orient, ont consacré une décennie à tenter de rendre commercialement viables, dans le contexte libanais, des alternatives circulaires produites localement aux biens importés et jetables. Ces initiatives ont notamment besoin d’un meilleur accès au marché, grâce à des règles de marchés publics qui privilégient les matériaux locaux recyclés ou réutilisés et garantissent un approvisionnement prévisible. Dans un modèle décentralisé de tri et de gestion des déchets, les municipalités pourraient précisément fournir cet approvisionnement.

Passer du discours sur les déchets à l’action

Aucune de ces solutions proposées ne nécessite nécessairement de réinventer entièrement le secteur de la gestion des déchets. Le Liban dispose déjà d’infrastructures de traitement plus importantes que celles qu’il utilise actuellement et, depuis janvier 2026, d’un cadre juridique permettant aux municipalités de financer directement la collecte et de conclure elles-mêmes les contrats correspondants. Le pays dispose également de sa propre stratégie nationale, qui préconise un modèle décentralisé, réglementé de manière transparente et fondé sur le recouvrement des coûts. Ce dont le secteur a désormais un besoin urgent, notamment l’Autorité nationale de gestion des déchets solides, c’est de fonctionner efficacement et de rendre des comptes en assumant pleinement ses missions de réglementation, de contrôle et d’application des règles.

Plus de dix ans après la crise des déchets de 2015, le secteur continue, dans une large mesure, de financer la gestion des déchets de manière centralisée et de considérer ces derniers comme une charge. Toutefois, sur la base de la loi n° 38, il pourrait progressivement évoluer vers une conception de la gestion des déchets comme un service public local capable de réinjecter ses sous-produits dans l’économie. La concrétisation de cette évolution dépendra notamment de la capacité de la SWMA à publier un budget transparent, une ventilation claire des coûts et des règles précises de passation des contrats, mais aussi de la capacité des citoyens et de tous les acteurs extérieurs au gouvernement à exercer leur pouvoir afin de maintenir la corruption à distance de nos ressources réutilisables.

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